J’ai quitté Bamako avec un sentiment de fierté et de satisfaction après avoir participé au Forum Panafricain des Médias (FOPAME), une rencontre qui restera, à bien des égards, comme l’une des plus importantes consacrées aux médias africains ces dernières années. Depuis hier, je me trouve au Maroc pour prendre part à deux rencontres professionnelles lorsque j’ai appris l’arrestation de notre confrère Chahana Takiou.
Cette nouvelle m’a profondément choqué, non seulement parce qu’elle touche un journaliste, mais surtout parce qu’elle intervient quelques jours à peine après la clôture d’un forum dont nous avions tous salué la qualité de l’organisation, la richesse des débats et l’accueil remarquable réservé aux participants. Alors que j’avais quitté Bamako avec le sentiment d’avoir assisté à une réussite collective pour les médias africains, cette arrestation est venue brutalement assombrir cette impression positive.
Pendant quatre jours, j’ai observé, écouté, appris et échangé avec des confrères venus de plusieurs pays africains. Une conclusion s’est imposée à moi : que l’on soit en Mauritanie, au Sénégal, au Burkina Faso, au Mali ou au Maroc, les médias africains sont confrontés aux mêmes défis. Les difficultés économiques, la fragilité des entreprises de presse, les pressions politiques, l’accès à l’information, la désinformation et la question des libertés constituent un socle commun de préoccupations. Au-delà des frontières, les journalistes africains partagent les mêmes combats.
Cette réalité était au cœur du thème du FOPAME : « La souveraineté narrative de l’Afrique ». Un concept ambitieux qui repose sur une idée simple : permettre aux Africains de raconter eux-mêmes leur histoire, de construire leur propre récit et de porter leur propre voix dans le concert des nations.
Mais comment parler de souveraineté narrative lorsque la parole devient risquée ? Comment convaincre que l’Afrique est capable de produire un récit libre et crédible si ceux qui participent à ce récit peuvent être inquiétés pour leurs opinions ? C’est précisément la question que soulève aujourd’hui l’arrestation de Chahana Takiou.
Je me souviens parfaitement de l’intervention de Chahana Takiou lors de l’un des panels du forum. Ses propos étaient directs, argumentés et parfaitement en phase avec l’esprit du débat. Surtout, ils ne contenaient rien qui puisse, dans un État respectueux de la liberté d’expression et du débat public, justifier qu’un journaliste soit un jour privé de sa liberté. Il n’y avait ni appel à la violence, ni incitation à la haine, ni atteinte à l’ordre public. Il s’agissait simplement de l’expression d’une opinion, formulée dans le cadre d’un forum consacré précisément à la réflexion, au dialogue et à la souveraineté narrative de l’Afrique.
Plus encore, cette intervention s’inscrivait dans un débat organisé sous les auspices et le haut patronage du Chef de l’État. Pour tout participant, une telle circonstance constitue naturellement une garantie morale et politique de liberté de parole. Elle crée un cadre de confiance dans lequel les intervenants sont censés pouvoir s’exprimer librement, parfois avec des opinions divergentes, sans craindre que leurs propos ne se transforment ultérieurement en motif de poursuites ou d’emprisonnement. C’est précisément ce qui rend la situation actuelle encore plus difficile à comprendre.
Je me souviens également de la réaction d’un procureur de la République qui participait à l’animation de ce panel et ce en reponse à l’intervention de Chahana Takiou. Le ton employé m’avait paru particulièrement intimidant. Sur le moment, j’avais cru à une démonstration d’autorité destinée à marquer les esprits ou à donner davantage de relief au débat. Mais ces propos n’étaient pas passés inaperçus pour moi.
Ayant moi-même connu des démêlés judiciaires dans l’exercice de mon métier de journaliste, j’ai appris à reconnaître certains signaux. Ce jour-là, j’ai eu le sentiment que l’on dépassait le simple cadre d’un échange contradictoire entre intervenants. J’y ai vu ce qui ressemblait davantage à une mise en garde qu’à une contradiction de fond. Malheureusement, les événements qui ont suivi semblent aujourd’hui donner une autre lecture à cette séquence. Avec le recul, ce qui pouvait apparaître comme un simple échange lors d’un panel prend désormais les allures d’un avertissement précurseur.
J’ai également eu l’occasion d’échanger avec Chahana Takiou en marge du forum. Au-delà du journaliste, j’ai découvert un homme d’une grande simplicité et d’une remarquable disponibilité. Lorsqu’à mon arrivée à Bamako, l’écran de mon téléphone s’est brisé, il a eu la gentillesse de m’accompagner au marché des téléphones afin de m’aider à le faire réparer. Au cours de nos échanges, j’ai pu mesurer sa lucidité, sa sincérité et surtout sa fidélité à ses principes. J’ai rencontré un journaliste engagé, sans concession lorsqu’il s’agit de défendre ses convictions, mais toujours respectueux dans sa manière de les exprimer. En réalité, je me suis retrouvé en lui à bien des égards. Son parcours, ses prises de position et les difficultés auxquelles il est confronté m’ont rappelé certaines péripéties que j’ai moi-même connues dans l’exercice de notre métier. C’est sans doute aussi pour cette raison que son arrestation me touche particulièrement.
Ce qui me laisse aujourd’hui particulièrement perplexe, c’est la contradiction que révèle cette affaire. J’ai vu des journalistes, des institutions et des organisateurs travailler avec détermination pour faire du FOPAME une vitrine du Mali, de son hospitalité et de son ouverture au dialogue. J’ai vu un événement qui a contribué à renforcer l’image du pays auprès de dizaines de professionnels des médias venus de tout le continent.
Étant moi-même organisateur de plusieurs forums et rencontres professionnelles à l’échelle nationale et régionale, je dois reconnaître, en toute franchise, avoir ressenti une forme de jalousie positive en constatant le niveau d’engagement et de mobilisation des autorités maliennes aux côtés de la Maison de la Presse pour assurer la réussite du FOPAME. Cette implication visible des institutions, cette disponibilité des responsables publics et cette volonté d’accompagner un événement consacré aux médias constituaient, à mes yeux, un exemple de partenariat intelligent entre les pouvoirs publics et les acteurs de la presse.
C’est d’ailleurs ce qui rend la situation actuelle encore plus difficile à comprendre. Après tant d’efforts déployés pour faire du FOPAME une vitrine du Mali, après avoir mobilisé des journalistes venus des quatre coins du continent autour d’un débat essentiel sur l’avenir des médias africains, une décision prise quelques jours plus tard suffit à fragiliser une partie de ce capital de confiance.
Je n’ai jamais vu un forum médiatique aussi réussi être suivi d’un acte susceptible d’en contredire aussi rapidement l’esprit et le message.
C’est précisément là que réside tout le paradoxe. Alors que le FOPAME avait offert au Mali une formidable vitrine de son ouverture, de sa capacité d’organisation et de son engagement en faveur du dialogue, l’arrestation de notre confrère risque aujourd’hui de produire l’effet inverse. Je suis même convaincu que certains médias occidentaux, souvent prompts à scruter les moindres contradictions du continent africain, trouveront dans cette affaire une matière abondante pour alimenter leurs critiques. Cette fois, ils n’auront pas à faire du feu avec du simple bois : ils disposeront, pour reprendre une image familière, d’un véritable bois d’acajou. Et c’est précisément ce qui est regrettable, car ce sont les efforts accomplis pendant quatre jours pour projeter une image positive et souveraine de l’Afrique qui risquent d’être éclipsés par une décision difficilement compréhensible.
Au-delà de la personne de Chahana Takiou, c’est un principe qui est en jeu. Une souveraineté narrative authentique ne peut exister sans liberté d’expression. Elle ne peut prospérer dans un climat où les journalistes s’interrogent sur les conséquences de leurs prises de parole. Elle ne peut se construire sans accepter la contradiction, la critique et la diversité des opinions.
Ainsi, à travers ces lignes, je ne peux que tirer mon chapeau à mes confrères maliens pour la remarquable réussite du FOPAME, un forum qui a su rassembler les voix africaines autour d’un enjeu majeur pour notre continent. Je tiens également à rendre un hommage particulier à mon frère et ami Bandiougou Dante, président de la Maison de la Presse du Mali, dont l’engagement, la vision et le sens de l’organisation ont largement contribué au succès de cette rencontre panafricaine.
C’est précisément parce que ce forum a été une réussite exemplaire que l’arrestation de notre confrère Chahana Takiou apparaît aujourd’hui comme une décision incompréhensible et contradictoire avec l’esprit des débats qui ont animé ces quatre journées de réflexion. Tout en saluant les efforts considérables déployés pour faire rayonner l’image du Mali à travers le FOPAME, je condamne avec fermeté l’arrestation de notre confrère et appelle respectueusement les autorités compétentes à reconsidérer cette décision et à œuvrer pour sa libération.
L’Afrique a besoin de médias responsables. Elle a également besoin de journalistes libres, capables d’exercer leur métier sans crainte de représailles pour leurs opinions ou leurs analyses. Mais cette ambition ne peut devenir une réalité que si elle s’appuie sur des autorités politiques flexibles, à l’écoute, ouvertes au dialogue, respectueuses de la contradiction et véritablement garantes des libertés fondamentales. Car la liberté de la presse ne se mesure pas seulement aux discours officiels ; elle se vérifie surtout dans la capacité des États à accepter les voix critiques et à protéger le droit de chacun à s’exprimer librement.
L’arrestation de Chahana Takiou soulève donc une interrogation légitime qui dépasse largement son cas personnel : voulons-nous réellement construire une souveraineté narrative africaine ou simplement promouvoir un récit autorisé ?
La réponse à cette question déterminera, bien plus que les discours et les déclarations officielles, la crédibilité de notre engagement collectif en faveur de la liberté de la presse, de la liberté d’expression et de la souveraineté narrative du continent africain.
Moulaye Najim Moulaye Zeine
Président du Syndicat des Editeurs de la presse Mauritanienne.
SG de la commission du Projet de la Maison de la Presse Mauritanie
Président du Réseau Africain des Journalistes de Droits de l’homme
Président de l’Union Internationale de la Presse Francophone section Mauritanie
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