Le génie discret d’une société qui refuse la guerre civile
Malgré la succession des crises, la mutation des contextes politiques, la confrontation des intérêts et la divergence des visions, la société mauritanienne a toujours su préserver un fil directeur discret mais d’une solidité remarquable : celui des liens sociaux et humains, qui ne se rompent pas dans la discorde, ne s’érodent pas sous l’effet de la politique, ne se fissurent pas dans la confrontation des intérêts et ne s’effondrent pas sous la pression de la polarisation.
C’est cette conscience collective profonde qui fait que le mauritanien, aussi vif que soit son différend avec son semblable, demeure présent à ses funérailles, s’associe à son deuil, partage ses joies et se tient à ses côtés dans l’épreuve, comme si le conflit n’était qu’un accident passager, tandis que l’appartenance reste un socle immuable.
En Mauritanie, les relations sociales n’ont jamais été de simples convenances superficielles. Elles ont toujours constitué et constituent encore de véritables institutions informelles, régies par la sagesse, respetées par tous, encadrées par la coutume et protégées par la mémoire collective. La condoléance n’y est pas un rituel social ordinaire, mais une déclaration silencieuse d’unité ; l’allégresse n’est pas un événement privé, mais un bien commun, partagé comme le thé et l’eau dans le désert.
Combien d’adversaires politiques se sont assis côte à côte sous une tente de deuil, sans slogans ni discours ? Combien de rivaux électoraux ont échangé des félicitations lors de cérémonies de mariage ? La société, par une intelligence instinctive, a su dissocier le désaccord politique de la rupture sociale. Une vertu rare à une époque où la politique est devenue, ailleurs, une cause de dislocation des États, l’amorce de conflits interminables, de déchirure des sociétés et d’embrasement des guerres civiles.
Lorsque l’on observe les effondrements sociaux que connaissent nombre de pays africains, et même d’autres arabes, on mesure la valeur de cette « forteresse invisible » qui protège notre pays. Dans bien des contrées, la divergence s’est muée en affrontement armé et les passerelles empêchant la dérive vers la violence ont disparu. Ici, en revanche, les armes sont restées à distance des conflits internes, non pas par absence de différends, mais parce que la société dispose de mécanismes traditionnels et éthiques capables d’absorber les chocs.
Pendant des siècles, nous avons préservé les traditions de conciliation, le respect des anciens, la médiation sociale et la primauté de la paix sur la domination. Nous avons conservé la notion de « honte sociale » associée au sang versé entre compatriotes, et cette conviction profonde que, quelle que soit son ampleur, le désaccord ne saurait justifier la destruction de la maison commune. Loin d’être un signe d’archaïsme, comme certains le prétendent, cela constitue l’expression la plus aboutie de la maturité sociale.
Beaucoup réduisent la Mauritanie à des clichés : retard, l’archaisme, fragilité, incapacité à se relever. Ils oublient que cette société, avec des ressources limitées, a réussi là où des États plus riches ont échoué : préserver la paix civile sans murs de béton ni recours excessif à la coercition. Elle y est parvenue en investissant dans son tissu relationnel et dans une « intelligence collective » qui sait quand s’enflammer, quand temporiser, quand reculer et quand consentir au compromis pour préserver l’ensemble.
Les exemples en sont innombrables :
— lors des grandes crises politiques, le pays n’a pas sombré dans la guerre civile ;
— dans les moments de tension sociale, la voix des sages a précédé celle des armes ;
— dans les périodes économiques les plus sombres, la solidarité familiale, de voisinage, tribale et régionale a constitué un rempart pour les plus vulnérables.
Ce que nous possédons n’est pas un simple héritage social, mais un véritable capital national, qu’il convient de protéger et de valoriser plutôt que de tourner en dérision. Les liens qui unissent aujourd’hui les Mauritaniens sont ceux-là mêmes qui peuvent servir de fondement à un projet de renaissance collective, pour peu qu’ils soient mobilisés en dehors des logiques d’exclusion et d’instrumentalisation politique.
L’expérience nous a appris que les sociétés ne se construisent pas uniquement par les usines et les routes, mais, avant tout, par la confiance mutuelle, par l’union pour faire pour faire la force, la capacité à diverger sans s’entretuer et la préservation de l’humanité de l’adversaire. À cette épreuve décisive, la société mauritanienne a réussi, avec discrétion et profondeur, là où tant d’autres ont trébuché.
Tant que cet esprit demeurera vivant, notre pays, quelles que soient ses difficultés, ne se brisera pas. Car une société dotée d’un tel degré de cohésion conserve toujours une chance de se relever, aussi violentes que soient les tempêtes.
Cependant, préserver cette intelligence collective, avec toute la sagesse et la souplesse qu’elle recèle, ne saurait être une fin en soi. C’est désormais une responsabilité historique qui nous impose de passer de la simple prévention de l’effondrement à une logique de construction et d’élévation. Il est temps de transformer cette capacité unique à la coexistence, cette inclination instinctive à l’équilibre et à l’évitement de la confrontation, en une énergie de réforme et d’action.
Il est temps de mobiliser ce capital social pour réformer un système éducatif épuisé par les bricolages successifs, afin qu’il retrouve sa mission de formation de l’esprit critique et de la conscience nationale ; pour réformer un système de santé miné par la négligence, afin que la dignité du patient y soit sacrée et non un privilège. Il est temps de bâtir des infrastructures necessaires à tout effort de modernité et d’ouvrir la voie à une économie productive, et non à une économie de l’attente et de la précarité.
Il est temps aussi d’affronter la corruption et la prédation, qui n’ont pas seulement dilapidé les ressources publiques, mais ont profondément altéré l’échelle des valeurs et sapé la confiance de la société en elle-même et en ses institutions. Et ce chemin ne saurait aboutir sans une réforme en profondeur de la justice : une justice dont l’autorité s’est affaiblie et dont le citoyen ne ressent plus l’équité, alors qu’il ne peut y avoir de renaissance sans un pouvoir judiciaire indépendant, ni de stabilité durable sans une balance impartiale qui rassure le faible avant le fort.
L’intelligence qui nous a épargné les guerres est capable, si elle est bien orientée, de bâtir un État fort, juste et viable dans un monde qui ne pardonne pas l’hésitation.
Haroun Ould Rabani Ould Lemrabott Makka
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