Depuis trois ans, les incidents impliquant des ressortissants mauritaniens au Mali se multiplient. La dernière vague d’arrestations, marquée par des images de détenus menottés et les yeux bandés, semble avoir franchi un nouveau seuil. À Nouakchott, la question n’est plus seulement celle de la sécurité des citoyens, mais de la nature même de la relation avec Bamako. D’autant que la Mauritanie accueille désormais 300 000 réfugiés maliens, selon le HCR.
L’affaire des Mauritaniens arrêtés au Mali n’est plus une simple affaire consulaire. Les conditions de leur interpellation ont provoqué une vive émotion en Mauritanie et suscité, fait notable, des réactions critiques sur les réseaux sociaux maliens.
Selon Ahmedou Ould Embarek, directeur du Centre Delloul d’études stratégiques, 17 Mauritaniens ont été libérés tandis que 21 restent détenus. Le groupe, de retour de Côte d’Ivoire, traversait le Mali pour rejoindre la Mauritanie lorsqu’il a été intercepté par une patrouille militaire à quelque 150 kilomètres de la frontière mauritanienne.
Mais l’affaire ne peut être isolée de la série d’incidents qui, depuis trois ans, affectent les ressortissants mauritaniens au Mali: arrestations, violences, disparitions et morts dans des circonstances dénoncées par les familles.
Plusieurs affaires ont profondément marqué l’opinion. Des citoyens mauritaniens ont été tués dans les zones frontalières et, selon des témoignages recueillis auprès de proches et relayés par la les médias et la société civile, certains corps auraient été brûlés ou calcinés. D’autres ressortissants sont portés disparus. Des commerçants mauritaniens affirment par ailleurs avoir vu leurs boutiques fermées depuis plusieurs mois, parfois près d’une année.
La dernière arrestation a donc produit un effet particulier. Les images de Mauritaniens menottés et les yeux bandés ont nourri le sentiment d’un ciblage et d’une humiliation sans précédent. Le fait que des voix maliennes aient elles-mêmes dénoncé ces scènes a contribué à amplifier le malaise mais a branlé aussi les relations de bonvoisinage que Nouakchott cherche a préserver à tout prix.
Le paradoxe est particulièrement saisissant
Pendant que les ressortissants mauritaniens décrivent une situation de plus en plus difficile au Mali, la Mauritanie accueille désormais 300 000 réfugiés maliens, selon le HCR. Nouakchott a maintenu ses frontières ouvertes aux populations fuyant l’insécurité malienne, faisant du pays l’un des principaux espaces de refuge de la région.
Le contraste est saisissant : la Mauritanie accueille ceux qui fuient la crise malienne, tandis que ses propres ressortissants disent subir, au Mali, des violences et des humiliations.
Le malaise est d’autant plus fort que Nouakchott n’a jamais adopté une politique d’hostilité envers Bamako. Lorsque la Cedeao avait imposé un embargo au Mali après les coups d’État militaires, la Mauritanie avait refusé de s’associer aux sanctions. Elle avait maintenu ses échanges avec son voisin et ouvert ses infrastructures portuaires aux marchandises destinées au Mali.
Lorsque Bamako était sous pression de ses voisins, Nouakchott avait choisi de ne pas lui fermer la porte.
C’est ce précédent qui donne aujourd’hui à la situation une dimension politique particulière. Depuis trois ans, les incidents s’accumulent sans provoquer de rupture formelle. Nouakchott continue de privilégier le dialogue, évitant soigneusement de transformer les différends sécuritaires en crise ouverte.
Jusqu’où ira la patience de Ghazouani, face au dilemme malien?
Cette retenue renvoie directement à la méthode du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Depuis son arrivée au pouvoir, Mohamed Ould Cheikh Ghazouani fait du dialogue, de la stabilité et de l’équilibre régional les marqueurs de sa diplomatie. Une politique sobre, discrète, qui a permis à Nouakchott de conserver des canaux ouverts avec des partenaires aux intérêts parfois divergents.
Mais cette modération ne signifie pas absence de fermeté. Sur les questions touchant à la souveraineté, à l’intégrité territoriale et à la dignité du Mauritanien, les lignes rouges demeurent, selon son entourage, clairement définies.
Son parcours militaire éclaire cette conception. Officier de carrière avant de devenir président, Ghazouani a été formé dans une culture où la souveraineté et la protection du citoyen relèvent des responsabilités premières de l’État.
Cette conception possède aussi une dimension humaine. Lorsqu’un Mauritanien décède à l’étranger et que sa famille ne dispose pas des moyens nécessaires au rapatriement de la dépouille, le chef de l’État intervient pour que le retour du corps soit assuré, dans une logique de préservation de la dignité du Mauritanien.
C’est pourquoi la retenue actuelle de Nouakchott ne saurait être automatiquement assimilée à de la faiblesse. Elle traduit plutôt le choix d’obtenir des résultats par les canaux diplomatiques plutôt que par la surenchère publique.
Mais cette doctrine est désormais soumise à rude épreuve. Comment maintenir une porte ouverte à Bamako sans donner le sentiment de fermer les yeux sur ce que subissent les Mauritaniens ?
Une patience mauritanienne de plus en plus contestée
Cette question gagne désormais la société civile. Des voix s’élèvent contre ce qu’elles considèrent comme une excessive flexibilité de Nouakchott face à des incidents devenus récurrents.
Pour certains acteurs, le temps n’est plus seulement aux protestations diplomatiques. Des organisations et collectifs envisagent de documenter les morts, les disparitions et les violences rapportées au Mali et d’étudier la possibilité de saisir les mécanismes et juridictions internationaux.
Les faits susceptibles d’être établis pourraient, selon leur qualification juridique et les preuves disponibles, soulever des questions relatives aux crimes de guerre, aux crimes contre l’humanité ou aux disparitions forcées.
Une telle démarche marquerait un tournant. Jusqu’ici, Nouakchott a privilégié la diplomatie, même lorsque les incidents impliquant ses ressortissants se multipliaient. Une partie de la société civile veut désormais que les responsabilités soient établies au-delà du seul cadre bilatéral.
Que veut Bamako de Nouakchott ?
C’est la question qui s’impose désormais.
S’agit-il des conséquences brutales de la dégradation sécuritaire au Mali ? D’excès commis par certaines unités opérant dans les zones frontalières ? Ou d’un traitement plus systématique des ressortissants mauritaniens ?
La présence de personnels et combattants russes aux côtés des forces maliennes ajoute une dimension supplémentaire aux interrogations, sans pour autant permettre d’établir une responsabilité particulière dans les incidents dénoncés.
Bamako invoque la lutte contre l’insécurité et la protection de son territoire. Mais cette justification ne suffit plus à dissiper les interrogations mauritaniennes.
Car l’accumulation est désormais difficile à ignorer : morts, disparitions, corps retrouvés dans des circonstances troublantes, commerces fermés, arrestations et images humiliantes de détenus.
La Mauritanie continue de privilégier le dialogue. Mais sa marge de patience se rétrécit.
Que cherche réellement Bamako dans sa relation avec Nouakchott ?
La réponse déterminera probablement la suite de cette relation. Car derrière la querelle sécuritaire se joue désormais quelque chose de plus profond : la capacité de deux voisins, liés par l’histoire, l’économie et les populations, à préserver leur relation sans que la sécurité des uns devienne le prix de la stabilité des autres.
Moulaye Najim Moulaye Zeine
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