Ormuz en feu, croissance à genoux
La sentence est tombée, nette, brutale, presque clinique : la Banque mondiale a divisé par deux ses prévisions de croissance pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord en 2026. De 3,6 % à 1,8 %. Une révision d’une rare violence, qui ne relève ni d’un simple recalibrage technique ni d’un excès de prudence, mais bien d’un constat : la région replonge dans une économie sous tension, dominée par le risque géopolitique.
Car derrière les chiffres, c’est un point névralgique qui s’embrase : le détroit d’Ormuz. Passage obligé d’environ 20 % du pétrole mondial, cette artère énergétique n’est plus un simple corridor logistique, elle est redevenue un levier de puissance et un facteur de déstabilisation. Sa perturbation agit comme une onde de choc : renchérissement des coûts de transport, envolée des primes de risque, nervosité des marchés. Le commerce ralentit, la confiance s’érode, et avec elle, la croissance.
Mais le véritable talon d’Achille reste ailleurs : dans la dépendance persistante aux hydrocarbures. Malgré une décennie de discours sur la diversification, une grande partie des économies de la région demeure prisonnière de la rente énergétique. Dès lors, chaque attaque contre une infrastructure pétrolière ou gazière ne détruit pas seulement des actifs : elle entame la crédibilité économique des États, fragilise leurs finances publiques et dissuade les capitaux internationaux.
Ce choc agit comme un révélateur. Il met à nu une fracture silencieuse au sein du Golfe. D’un côté, des économies encore vulnérables, exposées aux soubresauts extérieurs et dépendantes d’un modèle rentier sous pression. De l’autre, des acteurs qui ont amorcé leur mue, imparfaite mais réelle, vers une diversification économique.
Dans ce paysage chahuté, et selon la Banque Mondiale, l’Arabie Saoudite tire son épingle du jeu. Le Royaume, longtemps caricaturé comme archétype de l’économie pétrolière, apparaît aujourd’hui comme le plus solide des grands acteurs régionaux. Non pas parce qu’il échappe au choc, mais parce qu’il l’absorbe mieux. Derrière cette résilience, une stratégie : investissements massifs, montée en puissance des secteurs non pétroliers, activation des leviers financiers souverains. Vision 2030, souvent perçue comme un pari politique, prend ici une dimension économique très concrète : celle d’un amortisseur de crise.
La leçon est cinglante. Dans une région où la géopolitique dicte encore trop souvent le tempo économique, la diversification n’est plus un luxe stratégique, c’est une condition de survie. Ceux qui l’ont engagée tiennent. Les autres vacillent.
Pour autant, l’horizon reste chargé. Le ralentissement de la croissance menace l’emploi, pèse sur les équilibres budgétaires et risque de retarder les réformes structurelles ailleurs dans la région. Plus inquiétant encore : la montée des incertitudes pourrait durablement freiner les flux d’investissements, au moment même où ces économies en ont le plus besoin pour se transformer.
Ce que révèle, au fond, cette révision de la Banque mondiale, c’est un basculement. La croissance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord n’est plus seulement une affaire de baril et de budgets publics. Elle est désormais suspendue à des lignes de fracture géopolitiques. Et tant que celles-ci resteront actives, la région évoluera dans une zone grise, où chaque reprise pourra être brutalement stoppée.
Dans ce nouvel ordre économique instable, une certitude s’impose : le risque est redevenu la première variable de la croissance.
Moulaye Najim
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