l’accord qui consacre la décapitation stratégique de Washington
Après près de 110 jours de guerre, Donald Trump pouvait-il réellement espérer une autre issue ? Vendredi, Washington et Téhéran doivent finaliser un protocole d’accord destiné à mettre fin au conflit déclenché le 28 février dernier. Tout en célébrant ses 80 ans devant un ring de MMA installé sur la pelouse de la Maison-Blanche, le président américain affiche le sourire du vainqueur.
Pourtant, derrière les discours officiels et les déclarations triomphalistes de la Maison-Blanche, ce compromis ressemble davantage à une décapitation stratégique sans précédent de la puissance américaine qu’à une victoire diplomatique. Rarement, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, Washington n’avait engagé autant de moyens militaires, politiques et financiers pour finalement revenir à la table des négociations avec des objectifs aussi largement revus à la baisse.
Au début de la guerre, l’objectif affiché par Washington était clair : contraindre l’Iran à céder, affaiblir durablement ses capacités stratégiques et redessiner les équilibres régionaux au profit de ses alliés. Trois mois plus tard, les États-Unis négocient avec un adversaire qu’ils promettaient de faire plier. Le contraste est saisissant.
Certes, la Maison-Blanche met en avant la réouverture du détroit d’Ormuz et le retour progressif de la stabilité sur les marchés énergétiques. Mais le détroit d’Ormuz n’a jamais été la raison pour laquelle cette guerre a été déclenchée. Le véritable enjeu était l’Iran lui-même. Or c’est précisément sur ce terrain que Washington a échoué à imposer sa volonté.
Le poignard reçu par les États-Unis ne venait pas du Golfe. Il s’est planté en plein cœur de leur stratégie régionale. L’hémorragie politique, diplomatique et financière a été considérable. Malgré une puissance militaire sans équivalent, malgré l’appui de ses alliés et malgré des mois de bombardements et de pressions, Washington n’a pas obtenu la capitulation qu’il annonçait. À l’arrivée, l’Iran demeure debout et conserve une part essentielle de ses capacités stratégiques.
L’accord à venir ressemble davantage à une paix de fatigue qu’à une paix de victoire. Les États-Unis passent ainsi d’une logique de destruction à une logique de gestion du problème iranien. En d’autres termes, ils n’ont pas résolu la question qu’ils prétendaient régler par la force.
Mais la véritable onde de choc de cette guerre pourrait se situer ailleurs. Elle concerne les relations entre les États-Unis et leurs partenaires du Golfe. Une chose paraît désormais certaine : ces relations ne seront plus jamais exactement les mêmes.
Pendant 110 jours, plusieurs pays du Golfe ont observé avec inquiétude leur environnement sécuritaire se détériorer sans bénéficier de la protection que devait théoriquement leur garantir la présence massive de bases militaires américaines sur leur territoire. Beaucoup en ont tiré une conclusion simple : ces installations semblent avant tout destinées à protéger les intérêts stratégiques américains et la sécurité d’Israël, bien davantage que celle des pays qui les accueillent.
Cette guerre a ainsi révélé une réalité que plusieurs capitales arabes préféraient jusqu’ici ne pas formuler publiquement. Les garanties sécuritaires américaines ne sont plus perçues comme absolues. À Riyad, Abou Dhabi, Doha ou Manama, la question de la diversification des partenariats stratégiques avec d’autres puissances se pose désormais avec une acuité nouvelle.
Le paradoxe est d’autant plus cruel que certains alliés régionaux de Washington pourraient être appelés à contribuer financièrement à la stabilisation de l’après-guerre et à la reconstruction des dégâts causés par le conflit. Après avoir subi les conséquences sécuritaires et économiques de cette confrontation, ils pourraient se retrouver à financer une partie de la facture d’une guerre qu’ils n’ont ni décidée ni maîtrisée.
Une chose est sûre : Benjamin Netanyahu, poursuivi par la Cour pénale internationale et visé par un mandat d’arrêt pour des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité liées à la guerre de Gaza, demeure l’un des grands acteurs de cette séquence historique. Confronté également à de profondes divisions au sein de la société israélienne et à plusieurs procédures judiciaires dans son propre pays, le Premier ministre israélien apparaît aux yeux de ses détracteurs comme un dirigeant dont la survie politique est devenue intimement liée à la continuité de la guerre.
Dans cette fuite en avant et ce saut permanent vers l’inconnu, Netanyahu aura déjà contribué à emporter avec lui l’héritage politique de Joe Biden et à entraîner Donald Trump ainsi que les États-Unis dans une confrontation dont Washington ressort aujourd’hui profondément affaibli. Ironie de l’histoire, la première puissance mondiale, engagée au nom de la sécurité d’Israël, se retrouve désormais dans la position de devoir négocier avec l’Iran dans des conditions qui, pour beaucoup d’observateurs, s’apparentent davantage à une capitulation diplomatique qu’à la victoire promise pour les beaux yeux de Netanyahu.
Au fond, c’est peut-être là que réside le véritable enseignement de cette guerre. La première puissance militaire mondiale a démontré qu’elle pouvait frapper, détruire et sanctionner. Mais elle a également démontré les limites de sa capacité à imposer un nouvel ordre régional par la force.
Washington parlera de succès diplomatique. Téhéran parlera de victoire. L’Histoire, elle, retiendra peut-être une formule plus simple : après 110 jours de guerre, les États-Unis ont découvert qu’il était possible de bombarder l’Iran, de l’isoler, de le sanctionner, mais qu’il était beaucoup plus difficile de le contraindre à capituler.
Et c’est précisément cette réalité qui donne à cet accord les allures d’un fiasco américain.
Moulaye Najim Moulaye Zeine
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