Ghazouani à Paris : le temps de la Mauritanie indispensable

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Analyse géopolitique  ·  Mauritanie — France

Ghazouani à Paris : le temps de la Mauritanie indispensable

Alors que Paris a perdu quasi tous ses alliés traditionnels au Sahel, la visite d’État du président mauritanien à l’Élysée — une première dans l’histoire des deux pays — consacre Nouakchott comme pivot incontournable d’une recomposition géopolitique majeure. Entre rente gazière, bouclier sécuritaire et ambitions d’hydrogène vert, la Mauritanie n’est plus un pays qu’on aide : c’est un pays avec lequel on négocie.

Nouakchott — Paris, 14 avril 2026
Analyse politique

Il y a des visites d’État qui sanctionnent des amitiés anciennes. Et d’autres qui actent une mutation profonde de la géopolitique. Celle du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani à Paris, entamée ce mardi 14 avril 2026 à l’invitation d’Emmanuel Macron, appartient résolument à la seconde catégorie. Pour la première fois dans l’histoire de la Mauritanie indépendante, un chef d’État mauritanien est reçu à l’Élysée avec les honneurs d’une visite d’État — ce protocole réservé aux partenaires jugés stratégiques, et non simplement cordiaux. Ce détail protocolaire n’est pas anodin : il dit tout de l’état des forces dans la relation entre Paris et Nouakchott.

Le contexte est saisissant. En à peine cinq ans, la France a vu son influence s’effondrer au Mali, au Burkina Faso et au Niger, chassée par des juntes militaires qui ont préféré l’étreinte russe à la coopération française. Le G5 Sahel, ce cadre multilatéral que Paris avait laborieusement construit pour contenir la menace jihadiste, est aujourd’hui en état de mort cérébrale. Dans ce paysage de recomposition radicale, la Mauritanie est devenue, selon une expression qui circule dans les chancelleries, « le dernier partenaire fiable » de la France en Afrique sahélienne.

◆ ◆ ◆

L’exception mauritanienne dans un Sahel en flammes

Ce qui distingue la Mauritanie de ses voisins n’est pas une donnée de la géographie, même si celle-ci est exceptionnelle — ce pays-pont entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, ouvert sur l’Atlantique, partageant plus de 2 300 kilomètres de frontières avec le Mali. Ce qui distingue la Mauritanie, c’est le choix politique cohérent d’une stratégie de sécurité intégrée, menée sans interruption depuis la fin des années 2000. Depuis 2011, aucun attentat terroriste majeur n’a frappé le territoire mauritanien. Cette résilience est sans équivalent dans la région.

Elle n’est pas le fruit du hasard. Selon les données du ministère des Finances mauritanien, le pays consacre plus de 20 % de son budget annuel à la défense et à la sécurité. Mais au-delà de l’effort financier, c’est la sophistication de l’approche qui impressionne les observateurs : aux opérations militaires classiques s’est ajoutée une stratégie de prévention fondée sur l’implication des chefs tribaux, des cadres religieux et des communautés locales, qui coupent méthodiquement les liens entre les groupes armés et leurs potentiels soutiens populaires.

Repère sécuritaire

En juin 2025, un drone mauritanien a intercepté un convoi armé dans la zone de Lebriga. Le même mois, l’armée mauritanienne a saisi un stock d’une cinquantaine de missiles Grad dissimulés dans la région nord du pays.

En juin 2025 également, la quatrième réunion du comité militaire mixte mauritano-français s’est tenue à Nouakchott, aboutissant à un accord prolongeant la coopération bilatérale jusqu’en 2027, incluant formation, logistique, et capacités navales et aériennes.

Ce modèle n’est pas sans coût ni sans aspérités. La gestion des flux migratoires — la Mauritanie accueille quelque 176 000 réfugiés et demandeurs d’asile, essentiellement maliens — génère des tensions et a exposé le pays à des critiques d’organisations internationales de défense des droits humains. Mais pour Paris, comme pour Bruxelles qui a signé en 2024 un accord migratoire avec Nouakchott à hauteur de 210 millions d’euros, la Mauritanie demeure le pivot incontournable du dispositif de contrôle des flux atlantiques vers l’Europe.

◆ ◆ ◆

Une puissance gazière qui change la donne

Si la dimension sécuritaire explique l’urgence du rapprochement franco-mauritanien, la dimension énergétique en est le moteur profond. La Mauritanie n’est plus seulement un pays sahélien résistant au jihadisme : c’est désormais un pays exportateur de gaz naturel liquéfié.

Le champ Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement avec le Sénégal par un consortium conduit par BP — aux côtés de Kosmos Energy, de la Société mauritanienne des Hydrocarbures et de Petrosen —, a démarré sa production en janvier 2025 et effectué sa première exportation de GNL en avril de la même année. Selon les données de Kosmos Energy publiées en janvier 2026, le champ a maintenu en 2025 une cadence de production de 2,7 millions de tonnes par an, atteignant un pic proche de 3 millions de tonnes en décembre. Au total, 18,5 cargaisons de méthaniers ont été expédiées sur l’année. La société prévoit un quasi-doublement de ces volumes pour 2026.

2,7 Mt
Production annuelle GNL en 2025
18,5
Cargaisons exportées en 2025
15 Tcf
Réserves totales estimées GTA
5,2 %
Croissance PIB projetée 2026 (BAD)

Ce n’est que le début. Le gisement GTA recèle des réserves estimées à 15 billions de pieds cubes, suffisantes pour assurer une production pendant au moins deux décennies selon BP. Les phases 2 et 3 du projet ambitionnent de porter la production à 10 millions de tonnes annuelles, ce qui placerait la Mauritanie parmi les producteurs significatifs de l’espace atlantique.

📊 Chiffres clés — Exportations GNL, 1er trimestre 2026

La Mauritanie franchit un cap historique dans le secteur du gaz naturel liquéfié. Au cours des trois premiers mois de 2026, le pays a exporté environ 703 000 tonnes — un bond spectaculaire comparé aux 42 000 tonnes écoulées un an plus tôt. En l’espace de quelques mois, le pays a non seulement rattrapé son retard, mais dépassé les niveaux atteints fin 2025, avec une hausse de plus de 140 000 tonnes par rapport au trimestre précédent.

À l’origine de cette montée en puissance : le développement accéléré du projet gazier partagé avec le Sénégal, désormais entré dans une phase d’exploitation avancée. Les volumes mensuels se stabilisent à des niveaux élevés, franchissant régulièrement les 200 000 tonnes.

Évolution mensuelle des exportations

218 000 t

 

Janvier

232 000 t

 

Février

253 000 t 🔺

 

Mars (record)

Si cette tendance se confirme, la Mauritanie pourrait dépasser les 3 millions de tonnes exportées sur l’ensemble de l’année 2026, renforçant ainsi sa place parmi les producteurs émergents du marché énergétique mondial.

« La Mauritanie ne se positionne plus comme un pays que l’on assiste : elle est un pays avec lequel on négocie. »

Mais au-delà du gaz, la Mauritanie joue une carte encore plus ambitieuse : celle de l’hydrogène vert. Le projet Aman, développé avec CWP Global, mobilise une capacité de 30 gigawatts pour produire 1,7 million de tonnes d’hydrogène vert et 10 millions de tonnes d’ammoniac vert par an. Selon la Banque africaine de développement, ce seul projet pourrait accroître le PIB mauritanien de 50 à 60 % d’ici 2035. En parallèle, le projet Nour, porté par un partenariat entre TotalEnergies, le groupe EREN et Chariot Green Hydrogen, envisage une capacité de 10 GW supplémentaires.

◆ ◆ ◆

Ce que Paris gagne — et ce qu’il risque

Pour la France, cette visite d’État est une opération de repositionnement existentiel. Après les humiliations subies au Mali, au Burkina et au Niger, Paris doit démontrer à ses opinions publiques, à ses partenaires européens et aux capitales africaines qu’elle est encore capable d’entretenir des liens durables sur le continent. La Mauritanie lui offre cette vitrine.

Ce qu’en dit Jeune Afrique

La revue avait révélé dès février 2026 que cette visite d’État — « une première pour un dirigeant mauritanien, en dehors des visites officielles ou de travail » — était préparée depuis des mois par les deux présidences. Elle souligne que Ghazouani et Macron « échangent très souvent », une relation de confiance qui tranche avec la méfiance ouverte caractérisant les rapports entre Paris et les autres capitales sahéliennes.

Mais cet avantage comporte ses propres risques. En devenant le « dernier partenaire fiable » de Paris, la Mauritanie prend le risque d’une instrumentalisation dans la recomposition géopolitique du Sahel. Sa valorisation excessive par Paris pourrait réduire sa marge de manœuvre diplomatique dans la diversification de ses alliances — avec l’Espagne, les pays du Golfe, et l’Union européenne dans son ensemble.

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Ce que la Mauritanie gagne — et ce qu’elle exige

Du côté mauritanien, la visite s’inscrit dans une logique d’intérêts bien compris. Avec une croissance du PIB qui devrait atteindre 5,2 % en 2026 selon la Banque africaine de développement, une inflation maîtrisée à 2 % et un déficit budgétaire ramené à 0,9 % du PIB, la Mauritanie arrive à Paris dans une position de relative force économique. Le secteur extractif représente 24 % du PIB et environ 30 % des recettes publiques.

Ce que la Mauritanie attend de la France, c’est d’abord un financement massif de ses projets structurants. L’Agence française de développement est déjà présente — avec notamment un prêt ratifié en 2024 pour la construction de 36 barrages destinés à la sécurité alimentaire dans plusieurs wilayas. Mais l’ambition mauritanienne est autrement plus grande : mobiliser des investissements français dans les infrastructures, le numérique, et surtout dans les filières énergétiques — gaz, hydrogène vert, énergies renouvelables.

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L’OIF en jeu : la Mauritanie vise le secrétariat général de la Francophonie

La visite d’État à Paris ne se limite pas aux seuls dossiers sécuritaires et énergétiques. Elle s’inscrit également dans une offensive diplomatique plus large, dont l’un des enjeux les plus symboliques se jouera en novembre 2026 : l’élection du prochain Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), lors du XXe Sommet de la Francophonie à Phnom Penh, au Cambodge. Et la Mauritanie entend bien peser dans cette compétition.

Nouakchott a en effet officialisé la candidature de Mme Coumba Bâ au poste de Secrétaire général de l’OIF. Âgée de 56 ans, ministre-conseillère à la Présidence de la République et envoyée spéciale de la Mauritanie auprès de l’institution depuis plusieurs années, elle est perçue dans les milieux diplomatiques comme une technocrate aguerrie, parfaitement au fait des rouages de la Francophonie institutionnelle.

Candidature Coumba Bâ — Points clés au 15 avril 2026

La candidate : Mme Coumba Bâ, ministre-conseillère à la Présidence de la République islamique de Mauritanie, envoyée spéciale auprès de l’OIF.

Soutien : La candidature bénéficie du soutien actif et personnel du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, qui en a fait l’un des axes de sa diplomatie de 2026.

Profil : 56 ans, technocrate expérimentée, plusieurs années passées comme envoyée spéciale de la Mauritanie auprès de l’OIF — une connaissance intime de l’institution.

Vision : Renforcer le rôle de la Mauritanie, pays sahélien et pont naturel entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, au sein de l’espace francophone mondial.

Cette candidature n’est pas anodine dans le contexte de la visite à Paris. Pour obtenir le poste de Secrétaire général de l’OIF, la Mauritanie a besoin du soutien — ou au moins de la neutralité bienveillante — de la France, membre fondateur et principal bailleur de l’organisation. Placer un ressortissant mauritanien à la tête de la Francophonie serait un signal fort : celui d’un pays sahélien, arabo-africain, musulman et francophone, capable d’incarner la diversité et l’ambition de l’espace francophone au XXIe siècle. Pour Ghazouani, c’est aussi une manière de consolider le soft power mauritanien à l’échelle internationale, au moment même où le pays monte en puissance sur les plans économique et sécuritaire.

◆ ◆ ◆

Un modèle pour un nouveau partenariat Afrique-France ?

Au-delà des enjeux bilatéraux, cette visite soulève une question d’ordre plus général : la relation franco-mauritanienne peut-elle constituer le modèle d’un partenariat renouvelé entre la France et l’Afrique ? Un partenariat fondé non plus sur l’assistance ou la nostalgie postcoloniale, mais sur des intérêts mutuels clairement identifiés, négociés d’égal à égal ?

La Mauritanie n’a pas chassé les soldats français : elle leur a proposé un cadre de coopération discret mais efficace. Elle n’a pas cédé à l’anti-impérialisme de façade qui a consumé ses voisins : elle a choisi le pragmatisme et la stabilité. Pour Paris, la leçon de Nouakchott est peut-être celle-là : ce n’est pas en cherchant à conserver des postures de puissance que la France trouvera des alliés durables en Afrique, mais en proposant des partenariats dans lesquels les deux parties ont quelque chose à y gagner.

Il reste à espérer que les deux présidences auront la profondeur de vue nécessaire pour en faire une réelle refondation, et non une simple opération de communication diplomatique. C’est à ce prix que le « partenariat stratégique » dont on parle à Paris et à Nouakchott aura un sens durable pour les deux pays, mais aussi pour une région sahélienne qui a désespérément besoin de modèles de réussite.

Ould EBaé

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