le grand duel des gazoducs africains
Dans un marché mondial de l’énergie reconfiguré par les crises, le projet transsaharien reliant l’Algérie au Nigeria creuse l’écart face à son rival marocain, porté par la faisabilité technique, la géographie et l’urgence européenne.
Quand les marchés s’affolent et que l’Europe cherche des alternatives énergétiques fiables, les grands projets d’infrastructure révèlent leur véritable nature. En Afrique, deux gazoducs s’affrontent pour incarner l’avenir du gaz continental. L’un trace une ligne droite à travers le Sahara ; l’autre contourne l’Afrique de l’Ouest jusqu’à l’Atlantique. Mais derrière la carte, c’est une tout autre réalité qui s’impose.
Jeff Porter, président de North Africa Risk Consulting (NARCO), ne mâche pas ses mots. Dans une analyse livrée dans un contexte de turbulences énergétiques mondiales, il tranche en faveur du gazoduc transsaharien (TSGP), qui relierait le Nigeria à l’Algérie avant d’atteindre l’Europe via les infrastructures méditerranéennes existantes. Face à lui, le gazoduc trans-Maroc Atlantique (GTMA), projet porté par Rabat et Lagos, se heurte selon lui à une triple peine : coût prohibitif, complexité technique et contentieux juridiques non résolus.
« Le transsaharien est plus court, moins complexe techniquement et s’appuie sur des infrastructures déjà en place », souligne Porter. Un argument de poids dans un secteur où les dépassements de coûts et les délais rallongés constituent la règle plutôt que l’exception. À l’heure où l’Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements dans l’urgence, la faisabilité prime sur l’ambition.
« Le transsaharien est plus court, moins complexe et s’appuie sur des infrastructures existantes. »
— Jeff Porter, North Africa Risk Consulting
Le contexte géopolitique amplifie cet avantage comparatif. Les tensions liées au conflit iranien ont provoqué une onde de choc sur les marchés énergétiques mondiaux, incitant les pays importateurs — au premier rang desquels les nations européennes — à revoir leurs priorités d’approvisionnement avec une acuité nouvelle. Stabilité, fiabilité et proximité géographique sont devenus les nouveaux critères d’or.
Dans ce contexte, l’Algérie s’est retrouvée propulsée au centre de l’échiquier. Ses gazoducs Transmed, vers l’Italie, et Medgaz, vers l’Espagne, constituent des artères vitales que l’Algérie entend protéger et optimiser. Si la demande européenne croît, la capacité algérienne à répondre rapidement reste contrainte : des années de sous-investissement dans l’exploration et la production ont laissé peu de marges inutilisées.
Les prix du pétrole, qui avaient bondi à environ 110 dollars le baril au plus fort des tensions, sont retombés à quelque 95 dollars à la faveur d’une trêve fragile. Mais les marchés restent sous pression, ce qui renforce l’attrait des projets capables d’assurer des flux continus et prévisibles.
La position algérienne sur l’échiquier gazier est paradoxale. Le pays dépend du gaz à hauteur de près de 98 % pour sa production nationale d’électricité, ce qui le rend structurellement peu flexible face à une hausse soudaine des exportations. Satisfaire la demande intérieure tout en maintenant les engagements export est une équation difficile à résoudre à court terme.
La solution, selon les analystes, réside dans une accélération massive des investissements en amont. Sonatrach, le géant public des hydrocarbures, a annoncé plusieurs appels d’offres destinés à relancer l’exploration, mais les résultats concrets se feront attendre. En attendant, l’Algérie joue sur ses atouts existants, tout en sachant que le transsaharien, s’il se concrétise, lui permettrait de valoriser le gaz nigérian en tant que simple pays de transit — augmentant ses revenus sans ponctionner ses propres réserves.
La recomposition du paysage énergétique nord-africain produit des effets asymétriques selon les pays. L’Algérie et la Libye figurent parmi les bénéficiaires des perturbations actuelles, leurs capacités de production les plaçant en position favorable face à une demande européenne anxieuse. La Tunisie, de son côté, continue de percevoir les rentes de transit liées au passage du Transmed sur son territoire — un avantage modeste mais stable.
Le Maroc présente le cas le plus préoccupant. Entièrement dépendant des importations pour son gaz, il a subi une rupture d’approvisionnement de quatre jours en mars, suivie d’une absence d’expéditions au début du mois d’avril. Face à cette vulnérabilité, Rabat pourrait se voir contraint d’accroître son recours au charbon — une régression environnementale et économique embarrassante pour un pays qui affiche des ambitions vertes.
Quant à la Libye, les risques non techniques persistants depuis 2011 continuent de fragiliser la fiabilité de ses exportations. Les investisseurs le savent et agissent en conséquence.
L’avenir des gazoducs africains sera tranché non pas dans les chancelleries, mais dans les bureaux d’études et les salles de marchés.
Au fond, l’analyse de Porter reflète une vérité simple que les grands projets d’infrastructure tendent à obscurcir sous des couches de diplomatie et d’annonces : dans l’énergie, les réalités techniques et économiques l’emportent toujours sur les ambitions politiques.
Le gazoduc trans-Maroc Atlantique n’est pas condamné pour toujours. Mais dans l’état actuel des obstacles — juridiques, financiers et géographiques — il appartient encore au registre du projet, quand le transsaharien peut prétendre au statut de chantier. C’est cette distance, entre le dessin sur la carte et les pelleteuses sur le terrain, qui détermine in fine le cours de l’histoire énergétique.
Le gazoduc transsaharien détient un avantage structurel sur son rival marocain : tracé plus court, complexité moindre et adossement aux infrastructures algériennes existantes. Dans un marché de l’énergie où la fiabilité est redevenue la valeur cardinale, ces critères ne sont pas accessoires — ils sont décisifs. L’Algérie consolide son rôle de pivot énergétique régional, mais devra lever l’hypothèque d’un sous-investissement chronique pour transformer cet avantage conjoncturel en atout durable.
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