𝗦𝘆 𝗠𝗮𝗺𝗮𝗱𝗼𝘂 𝗲𝘁 𝗹’𝗮𝗽𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝗲 𝗱𝗲 𝗹’𝗮𝗯î𝗺𝗲
Je tiens d’abord à établir ce qui, pour moi, est une ligne de conduite constante, non négociable : la dénonciation des injustices, où qu’elles se trouvent, d’où qu’elles viennent. Je l’ai toujours fait, sans masque ni complaisance, car moi-même, j’ai porté la croix du mépris et connu l’amertume de l’inégalité. Mes paroles et mes écrits en témoignent avec suffisamment de clarté pour qu’on ne me suspecte point de faiblesse devant les faits. Mais cette constance dans la dénonciation ne m’a jamais éloigné d’un objectif supérieur : sauver la Mauritanie du gouffre, préserver l’âme de notre patrie, protéger le vivre-ensemble que nos ancêtres, avec peine et sueur, ont bâti sur les rives du Sénégal, les dunes de l’Adrar et les plateaux du Hodh. Car aimer la justice, ce n’est pas semer la discorde ; vouloir l’égalité, ce n’est pas prêcher la guerre ethnique.
Or, vous voilà, vous, Sy Mamoudou auteur de ce brûlot incendiaire, venu rompre le pacte fragile de la fraternité nationale, armé non d’arguments, mais de ressentiments, non de propositions, mais de rancunes. Votre texte, « Noirs de Mauritanie : l’art de mourir en silence », n’est pas un cri de dignité : c’est un pamphlet d’exclusion. Il ne cherche pas à réveiller les consciences, mais à empoisonner les cœurs. Vous ne militez pas : vous menacez. Vous n’éclairez pas : vous obscurcissez. Et pire encore, vous falsifiez.
« La Beïdanie vous efface », écrivez-vous. C’est une phrase lourde de haine, d’un essentialisme grossier et condamnable. Elle nie les solidarités quotidiennes, les mariages mixtes, les coopérations sincères, les projets communs, les amitiés indélébiles entre Arabes, Haratines, Soninkés, Wolofs, Halpulaar, Bambara, Berbères… Elle nie l’histoire de ceux qui, ensemble, ont combattu la colonisation, bâti des villes, souffert des sécheresses, porté les mêmes tenues militaires, prié dans les mêmes mosquées, étudié dans les mêmes bancs.
Oui, il y a eu des tragédies, des erreurs d’État, des discriminations, des humiliations. Mais réduire toute une communauté à une entreprise d’effacement ethnique est une contrevérité scandaleuse et un appel à la guerre civile. En quoi cela serait-il conforme à notre religion commune ? En quoi cela serait-il une lumière pour nos enfants ? Où sont vos références au pardon, à la réforme, à la réconciliation, si précieuses dans l’islam ? Avez-vous oublié que le Prophète (paix et salut sur lui) a su réconcilier les Aws et les Khazraj, jadis ennemis jurés, non en ravivant leurs douleurs, mais en les appelant à l’Ouma, la communauté unie par la foi et la justice ?
« Vous êtes des ombres dans votre propre pays », dites-vous. Permettez que je vous réponde par des exemples. Non pas pour nier les souffrances, mais pour briser l’argument de l’invisibilité.
Le président de l’Assemblée nationale actuelle est Haratine.
Le Premier ministre précédent aussi.
Plusieurs ministres, ambassadeurs, officiers généraux et supérieurs, gouverneurs, magistrats, chefs de partis sont issus des communautés que vous prétendez effacées.
Des milliers d’étudiants noirs brillent dans nos universités.
De grandes entreprises sont dirigées par des Mauritaniens noirs.
La société civile regorge de leaders noirs reconnus pour leur courage et leur compétence.
Ces exemples ne suffisent pas à dire que tout est parfait. Mais ils réfutent votre récit totalitaire d’une disparition. Vous ne voulez pas parler des réussites, car elles contredisent votre vision apocalyptique. Et c’est là que réside le danger.
Votre texte ne cherche pas à corriger le mal, mais à fabriquer un autre mal. Vous n’êtes pas un réparateur de justice, mais un prophète de malheur, un héraut de la division. Vous usez du verbe comme d’un poison. Vous convoquez Frantz Fanon, Amilcar Cabral, Cheikh Anta Diop et Martin Luther King, mais vous en tordez les paroles, vous les instrumentalisez. Vous trahissez leur message. Car ces grands hommes, bien que révoltés, n’ont jamais appelé leurs peuples à haïr. Ils ont appelé à se lever, oui, mais dans l’éthique, dans la vérité, dans l’universalité.
Vous, en revanche, vous dressez les communautés les unes contre les autres, vous déclarez la guerre des races, vous méprisez les efforts de dialogue, et vous insultez ceux qui tentent, avec modestie mais sincérité, de bâtir des ponts.
Et lorsque vous désignez, nommément, des responsables politiques, que vous les comparez à des “bourreaux” simplement parce qu’ils sont d’une autre ethnie ou qu’ils ne suivent pas votre ligne, vous vous placez en dehors du champ républicain. Et vous violez non seulement la morale, mais la loi.
La Mauritanie n’a pas besoin de poètes de la haine. Elle a besoin de bâtisseurs. Oui, il faut dénoncer les injustices. Oui, il faut réformer les lois, arabiser avec intelligence, valoriser toutes les langues, corriger les déséquilibres fonciers, garantir des concours équitables, renforcer la cohésion. Mais sans diaboliser, sans diviser, sans dresser des murs dans les cœurs.
Votre discours est porteur d’une haine viscérale, étrangère aux enseignements de l’islam et aux valeurs de toute société civilisée. Il ne propose rien, il attise tout. Et, pour cela, il est incriminé par notre législation, car il met en péril la paix publique. En cela, il nous oblige à la vigilance.
Je terminerai par ceci :
Nous ne voulons pas d’un pays parfait ; nous voulons un pays juste.
Et pour cela, il ne faut pas des armes, mais des idées. Pas des colères, mais des courages. Pas des pamphlets, mais des projets.
Ne soyez pas celui qui souffle sur les braises. Soyez celui qui guérit les blessures.
Haroun Rabani. harounrab@gmail.com
![]()