FORMIC 2026 : à Nouakchott, les médias du Maghreb et du Sahel face à la bataille du récit africain
Démocratie, coopération internationale, sécurité régionale, liberté de la presse, désinformation, intelligence artificielle et viabilité économique des médias : la troisième édition du Forum régional des médias sur l’information et la communication (FORMIC), organisée par le Syndicat des Éditeurs de la Presse Mauritanienne (SEPM), les 13 et 14 octobre 2026 à l’hôtel Sheraton de Nouakchott, a placé les grands défis du journalisme au cœur des débats régionaux.
Nouakchott a accueilli, pendant deux jours, des journalistes, des responsables politiques, des représentants d’institutions, des acteurs de la société civile et des partenaires techniques et financiers autour d’une question centrale : quelle place les médias peuvent-ils occuper dans la construction de sociétés plus stables, plus démocratiques et économiquement prospères au Maghreb et au Sahel ?
La cérémonie d’ouverture a été marquée par la participation du maire de la commune de Tevragh-Zeina, du secrétaire général de la Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) et de l’ambassadeur de l’Union européenne en Mauritanie, S.E. M. Joaquín Tasso Vilallonga. Cette présence institutionnelle a donné le ton d’une rencontre conçue pour dépasser les frontières nationales et inscrire les enjeux médiatiques dans une réflexion régionale.
À travers cette troisième édition, le SEPM entend faire du FORMIC un rendez-vous durable des professionnels des médias du Maghreb et du Sahel, mais aussi un espace de dialogue entre journalistes, décideurs publics, institutions et partenaires du développement.
Coopération : l’Union européenne et les partenaires au cœur du panel inaugural
Le panel inaugural, consacré à la coopération entre la Mauritanie et ses partenaires techniques et financiers, a donné le coup d’envoi des débats de fond. Cette session a notamment réuni S.E. M. Joaquín Tasso Vilallonga, ambassadeur de l’Union européenne en Mauritanie, et Ould Ahmed Deya, ancien ministre des Finances et de l’Économie.
Me Ahmed Salem Ould Bouhoubeini, ancien bâtonnier et ancien président de la Commission nationale des droits de l’homme, a également pris part aux échanges, modérés par le journaliste Isselmou Salihi.
L’ambassadeur de l’Union européenne a présenté les principaux axes du partenariat entre Bruxelles et Nouakchott, en mettant notamment en avant le financement de projets structurants, l’apport d’expertise et l’accompagnement des initiatives de développement.
Les échanges ont permis d’aborder les enjeux économiques et institutionnels de cette coopération, ainsi que la contribution des partenaires internationaux aux dynamiques de développement de la Mauritanie. Devant un auditoire composé de journalistes, de représentants de l’élite politique et d’acteurs de la société civile, cette session a également mis en évidence l’importance d’un dialogue transparent sur les engagements, les projets et les résultats de la coopération.
En plaçant cette thématique au début des travaux, les organisateurs ont souligné que le développement des médias ne peut être dissocié des politiques de coopération, du financement des initiatives professionnelles et de la nécessité de renforcer les passerelles entre institutions, partenaires et acteurs de l’information.
La bataille du récit africain
Au fil des échanges, une conviction s’est imposée : l’information n’est plus seulement un instrument de communication. Elle est devenue un enjeu de souveraineté, de sécurité et d’influence.
Dans un environnement marqué par les crises politiques, les tensions sécuritaires, les transformations technologiques et la multiplication des campagnes de désinformation, les médias africains sont confrontés à la nécessité de renforcer leur crédibilité et leur capacité à produire une information fiable, contextualisée et accessible.
La question du récit africain a ainsi traversé les débats. Comment les médias du continent peuvent-ils mieux rendre compte de leurs propres réalités sans dépendre exclusivement de grilles de lecture élaborées ailleurs ? Comment préserver l’indépendance éditoriale tout en disposant des ressources humaines, techniques et financières indispensables à un journalisme de qualité ?
Ces interrogations ont constitué l’un des fils conducteurs du forum, dont le thème général portait sur le rôle des médias dans la sécurité, la stabilité régionale et l’épanouissement économique.
Démocratie : qui fait vivre le pluralisme ?
Le panel consacré à la démocratie a abordé les rapports entre le pouvoir, l’opposition et la société civile, ainsi que les équilibres nécessaires au fonctionnement du pluralisme politique.
Intitulée « Démocratie : qui fait vivre le pluralisme ? Pouvoir, opposition et société civile : les nouveaux équilibres du jeu démocratique », cette session a réuni Diop Amadou Tijani, vice-président de l’Institution de l’opposition démocratique et député à l’Assemblée nationale, Mohamed Khalifa, conseiller du président du parti au pouvoir INSAF, et Mohamed Belil, doyen et expert représentant la société civile.
Les échanges, conduits par Me Ahmed Salem Ould Bouhoubeini, ancien bâtonnier et ancien président de la Commission nationale des droits de l’homme, ont été marqués par des interventions nourries et des prises de position franches.
Devant un public composé notamment de journalistes, de représentants de l’élite politique et d’acteurs de la société civile, les intervenants ont confronté leurs analyses sur les conditions d’un pluralisme effectif et sur la place des différentes composantes de la vie publique dans le débat démocratique.
Au-delà des divergences, cette session a rappelé le rôle des médias comme espace de confrontation des idées, de contrôle de l’action publique et de médiation entre les institutions et les citoyens.
Maghreb-Sahel : repenser l’architecture régionale
Les défis sécuritaires et diplomatiques ont occupé une place importante dans les travaux du forum. Le panel « Maghreb-Sahel : quelle architecture régionale ? Sécurité, diplomatie, bon voisinage et migrations dans une région sous tension » a examiné les enjeux d’une région confrontée à des crises multiples et à des recompositions géopolitiques.
Les échanges ont réuni le colonel à la retraite Siyed Ely El Asry, enseignant au Collège de défense, le colonel Boukhari, le journaliste Isselmou Salihi et Brahima Ndjaye, du Sénégal. La modération a été assurée par Abbas Mahamoud Tahi, journaliste tchadien spécialisé dans les questions de sécurité.
Les discussions ont porté sur les relations de voisinage, les impératifs de coopération régionale, les défis migratoires et les responsabilités de la diplomatie dans la prévention des tensions.
Dans ce contexte, le rôle des médias apparaît déterminant. La couverture des zones de conflit, la vérification des informations circulant en période de crise et la lutte contre les discours susceptibles d’alimenter les tensions constituent autant de responsabilités pour les professionnels de l’information.
Le forum a ainsi inscrit le journalisme dans une réflexion plus large sur la stabilité régionale et la nécessité de disposer d’informations fiables pour éclairer les décisions publiques.
Désinformation : la guerre des réalités
La transformation numérique a été au cœur du panel intitulé « La guerre des réalités : désinformation et bataille numérique ».
Les intervenants Khalklou Diagana, Bakary Gay et Baye Tiane Diagana ont examiné les mécanismes de diffusion des fausses informations et les défis que les plateformes numériques imposent aux médias traditionnels.
La session, modérée par la journaliste Awa Seydou, a mis en lumière une évolution majeure : la bataille de l’information ne se joue plus uniquement dans les rédactions ou sur les médias audiovisuels. Elle se déroule également sur les réseaux sociaux, où la vitesse de circulation des contenus peut prendre le pas sur leur vérification.
Face à cette situation, les professionnels des médias doivent renforcer leurs méthodes de vérification, préserver leurs exigences déontologiques et adapter leurs pratiques aux nouvelles formes de manipulation numérique.
L’enjeu dépasse la seule réputation des médias. La désinformation peut fragiliser la confiance des citoyens, exacerber les tensions sociales et compliquer la compréhension des crises politiques et sécuritaires.
Le droit de savoir : l’accès à l’information en question
La deuxième journée a notamment été consacrée au « Droit de savoir », à travers un panel portant sur l’accès à l’information, les pouvoirs publics, les médias publics, les fausses informations, la manipulation et le rôle des réseaux sociaux et des plateformes numériques.
Les intervenants Diagana et Awa Seydou ont pris part aux échanges consacrés à ces questions.
L’accès à l’information publique constitue un enjeu majeur pour la transparence de l’action publique et la responsabilisation des institutions. Pour les journalistes, il représente une condition essentielle de la production d’une information documentée et de la possibilité de confronter les déclarations officielles aux faits.
Les débats ont également abordé la responsabilité des médias publics, les risques de manipulation de l’information et les difficultés liées à la circulation de contenus trompeurs sur les réseaux sociaux.
Dans un environnement où l’information circule à grande vitesse, le droit de savoir suppose non seulement la disponibilité des données, mais aussi la capacité des citoyens à accéder à des contenus fiables, vérifiés et compréhensibles.
Liberté de la presse : mythe ou réalité ?
Autre temps fort du forum, le panel consacré à la liberté de la presse a interrogé les conditions réelles de l’indépendance journalistique et l’avenir du pluralisme médiatique.
Intitulée « Liberté de la presse : mythe ou réalité ? Indépendance, classements internationaux et avenir du pluralisme médiatique, intelligence artificielle et deepfakes », cette session a réuni Mhd Mohamed Lemine, Safya Habal et Kjedeija Moushtebeh. Elle était modérée par Zakaya Odani, journaliste algérien.
Les échanges ont porté sur l’indépendance des rédactions, la situation de la liberté de la presse, les classements internationaux et les défis technologiques qui transforment le métier de journaliste.
L’intelligence artificielle et les deepfakes ajoutent une nouvelle dimension à ces préoccupations. La création de contenus synthétiques capables d’imiter des personnes, des voix ou des situations réelles complique le travail de vérification et peut fragiliser la confiance du public.
Pour les médias, le défi consiste à intégrer les nouveaux outils technologiques sans renoncer aux principes fondamentaux du métier : vérification des faits, responsabilité éditoriale, transparence et respect de la déontologie.
La viabilité économique, condition de l’indépendance
Au-delà des questions politiques et technologiques, les débats ont mis en évidence un problème structurel : la fragilité économique des entreprises de presse.
L’indépendance éditoriale ne peut durablement reposer sur la seule volonté des journalistes. Elle exige des entreprises capables de financer leurs équipes, d’investir dans les outils de production, de former leurs personnels et de garantir des conditions de travail compatibles avec les exigences du journalisme professionnel.
La transformation numérique a bouleversé les modèles économiques traditionnels. Une part croissante de la diffusion et de la consommation de l’information passe par des plateformes et des agrégateurs numériques, alors que les médias producteurs de contenus demeurent confrontés à des difficultés de financement.
La question de la juste rémunération des contenus journalistiques, notamment lorsqu’ils sont exploités ou redistribués par des services numériques comme Google Actualités, s’inscrit dans cette réflexion.
Pour les éditeurs, l’enjeu est de parvenir à un modèle économique durable, conciliant accès du public à l’information, innovation technologique et rémunération du travail journalistique.
Sans entreprises de presse économiquement viables, le pluralisme risque de rester une ambition fragile, dépendante de financements précaires et exposée aux pressions extérieures.
Des partenaires appelés à soutenir les initiatives indépendantes
Le forum a également mis en avant la nécessité de renforcer les partenariats en faveur des médias et des initiatives professionnelles indépendantes.
L’appel adressé aux partenaires techniques et financiers est clair : l’évaluation des projets médiatiques devrait tenir compte de leur pertinence, de leur impact et de leur contribution au développement du secteur, plutôt que de faire dépendre systématiquement leur accompagnement d’une recommandation politique ou administrative.
Cette approche vise à ouvrir davantage de possibilités aux organisations et aux initiatives capables de répondre aux besoins du secteur, notamment en matière de formation, d’innovation, de professionnalisation et de consolidation économique.
Les organisateurs et les participants ont ainsi plaidé pour que les partenaires techniques et financiers encouragent davantage ce type d’initiative régionale indépendante, en lui accordant l’attention et l’accompagnement nécessaires. L’objectif est de permettre aux rencontres professionnelles comme le FORMIC de se développer dans la durée, de renforcer les échanges entre médias du Maghreb et du Sahel et de transformer les réflexions en actions concrètes.
Le défi consiste à traduire les déclarations de principe en mécanismes de soutien adaptés aux réalités des entreprises de presse et aux contraintes des journalistes de la région.
Une solidarité qui dépasse les frontières
La liberté de la presse a également été abordée sous l’angle de la solidarité entre journalistes africains, confrontés à des environnements professionnels et politiques parfois difficiles.
Les participants ont exprimé leur solidarité avec les journalistes palestiniens et appelé à la libération de Chana Takiou, au Mali, et de Moussa Kaka, au Niger.
Ces prises de position ont rappelé que les enjeux de liberté de la presse ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. La défense du droit d’informer, la sécurité des journalistes et le respect de leur indépendance constituent des préoccupations communes aux professionnels de la région.
À travers cette dimension solidaire, le FORMIC a voulu inscrire les débats dans une perspective plus large : celle d’un espace médiatique régional capable de faire entendre ses préoccupations et de défendre des principes communs.
L’Appel de Nouakchott : pour une ambition médiatique régionale
Les travaux se sont achevés par la lecture de l’Appel de Nouakchott, en français et en arabe. La version arabe a été lue par le journaliste algérien Zakarya Odeni, représentant de la délégation algérienne, tandis que la version française a été présentée par le journaliste sénégalais Ibrahima Ndjay.
Ce texte de clôture a synthétisé les préoccupations exprimées au cours des échanges et réaffirmé l’ambition de faire du forum un cadre durable de dialogue entre les médias du Maghreb et du Sahel.
Les participants ont notamment mis l’accent sur la souveraineté narrative africaine, la liberté de la presse, l’accès à l’information, la lutte contre la désinformation, l’adaptation à l’intelligence artificielle et la nécessité de renforcer l’économie des entreprises de presse.
L’Appel de Nouakchott insiste également sur la responsabilité des partenaires techniques et financiers dans le développement du paysage médiatique régional. Il les invite à encourager les initiatives indépendantes et les rencontres professionnelles comme le FORMIC, en évaluant leur pertinence et leur impact plutôt qu’en les soumettant systématiquement à des recommandations politiques ou administratives.
L’ambition est de donner aux acteurs médiatiques les moyens de démontrer leur valeur, de développer leurs compétences et de contribuer pleinement au débat public. Comme l’a exprimé l’esprit de cet appel : « Ne leur demandez pas seulement de faire leurs preuves avec des moyens limités : donnez-leur aussi les moyens de prouver leur valeur. Donnez-leur cette chance. »
Les participants ont également exprimé leur soutien au président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, et adressé leurs remerciements aux responsables du SEPM pour l’organisation du forum et l’accueil réservé aux délégations.
Des remerciements particuliers ont été adressés à la Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA), à la commune de Tevragh-Zeina, ainsi qu’aux partenaires et sponsors qui ont contribué à la réussite de cet événement. Leur accompagnement a été salué comme une contribution importante à la tenue de cette rencontre régionale et à la promotion du dialogue entre les professionnels des médias.
Des attestations de participation ont enfin été remises aux participants ainsi qu’à certains membres du comité d’organisation, en reconnaissance de leur contribution aux travaux.
Au-delà d’un forum, un chantier régional
Avec cette troisième édition, le FORMIC confirme la volonté du Syndicat des Éditeurs de la Presse Mauritanienne de créer un espace de réflexion et de coopération consacré aux mutations du paysage médiatique régional.
Les débats ont montré que les défis des médias ne peuvent être isolés les uns des autres. La liberté éditoriale dépend aussi de la viabilité économique ; la sécurité régionale nécessite une information fiable ; l’accès à l’information suppose des institutions transparentes ; et l’intelligence artificielle impose de nouvelles exigences de vérification.
La prochaine étape sera de traduire ces réflexions en initiatives concrètes, capables de renforcer les compétences, de soutenir les entreprises de presse et de développer les échanges entre les professionnels du Maghreb et du Sahel.
L’ambition du FORMIC est désormais de s’inscrire dans la durée : faire de Nouakchott un rendez-vous régional pour les médias, mais aussi un point de départ pour une coopération plus ambitieuse au service d’une information libre, crédible et économiquement viable.


















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