La scène pourrait prêter à sourire si elle ne révélait pas un malaise institutionnel profond. À Nouadhibou, alors que des habitants manifestaient depuis plusieurs jours pour exprimer des revendications sociales (légitimes), le maire et député El Ghassem Ould Bellali, passant par hasard à proximité du rassemblement, a été interpellé par des citoyens qui lui ont simplement demandé de l’eau à boire. Fidèle à sa réputation d’élu proche du peuple, il a immédiatement envoyé une petite citerne afin de les soulager.
La réaction du wali fut pour le moins surprenante : ordre fut donné de placer la citerne à la fourrière et de mettre les employés de la mairie en garde à vue. Heureusement, cet excès d’autorité a rapidement été levé, et le maire a pu finalement accompagner les agents municipaux jusqu’aux manifestants pour leur offrir, au nom de la commune, le service le plus élémentaire : l’accès à l’eau.
Ce qui n’était qu’un geste de solidarité spontanée a été transformé en confrontation institutionnelle absurde. Au lieu d’entraver cette initiative, le Wali aurait dû la saluer et même la présenter comme un exemple de responsabilité locale, illustrant le rôle de la commune au service de tous les citoyens ; quelles que soient leurs opinions ou leurs griefs.
Seulement , El Ghassem Ould Bellali n’est pas un maire ordinaire. Son intégrité et sa proximité avec la population lui valent une popularité rare dans un contexte où beaucoup d’élus se contentent d’obéir ou de profiter des privilèges du pouvoir. Là où d’autres détournent le regard, lui agit. Là où d’autres calculent, lui répond spontanément à un besoin humain élémentaire. En cela, il incarne l’idéal même du service public.
Empêcher un maire d’apporter de l’eau à des manifestants ne relève pas d’une « gestion de l’ordre public », mais d’une logique de mise au pas politique. Cela affaiblit la décentralisation, nie la légitimité populaire issue des urnes et donne l’impression que l’administration centrale redoute plus un élu honnête qu’une crise sociale. Est-ce vraiment le moment pour le pouvoir de se fabriquer de nouveaux ennemis, alors qu’il est déjà confronté à d’énormes défis économiques, sociaux et politiques ? À qui profite une telle crispation ? Qui cherche à transformer un simple geste humanitaire en affaire d’État ?
Cet incident est une triple faute :
– Faute politique, car il renforce la popularité d’El Ghassem Ould Bellali, désormais perçu comme un élu entravé dans sa mission de servir.
– Faute sociale, car il prive les citoyens ; même contestataires ; d’une aide vitale et envoie le message que les besoins élémentaires deviennent des instruments de chantage.
– Faute institutionnelle, enfin, car il sape la crédibilité de l’État et de la décentralisation en installant l’idée que les élus du peuple sont surveillés, bridés, voire sanctionnés pour avoir simplement accompli leur devoir.
Disons-le haut et fort qu’il est temps de cesser ces pratiques qui donnent le sentiment que l’administration combat ses propres élus au lieu de les accompagner. Servir le citoyen ne peut jamais être un crime. Empêcher un maire intègre d’accomplir son devoir, c’est envoyer un message dangereux : dans ce pays, ceux qui travaillent honnêtement pour le peuple sont freinés, tandis que ceux qui se taisent ou profitent prospèrent. Si cette logique se confirme, elle prépare une crise politique plus grave que les manifestations elles-mêmes.
Il faut que ce Wali sache dorénavant que l’eau est un droit, pas une faveur. La démocratie locale n’est pas une tolérance accordée par le pouvoir central, mais une conquête populaire.
Il est donc urgent de choisir la voie du dialogue et de la responsabilité. Car on ne gouverne pas durablement un peuple en le punissant et on ne renforce pas le pouvoir en s’attaquant à ses serviteurs les plus intègres.
Haroun Rabani
harounrab@gmail.com
![]()