Mauritanie : derrière les réformes, les fragilités structurelles qui freinent les capitaux étrangers
Justice, foncier, financement bancaire et lutte contre la corruption : le rapport 2026 du Département d’État américain met en lumière les failles institutionnelles qui continuent de peser sur l’attractivité économique du pays, malgré les efforts engagés par les autorités.
La Mauritanie veut attirer davantage de capitaux étrangers, mais la modernisation de son cadre juridique ne suffit pas encore à lever les principaux obstacles auxquels se heurtent les investisseurs. Dans son rapport 2026 sur le climat des investissements, le Département d’État américain pointe plusieurs faiblesses structurelles qui entretiennent l’incertitude économique : les lenteurs judiciaires, l’insécurité foncière, les limites du système bancaire et les difficultés persistantes dans l’application des règles anticorruption.
Le diagnostic met en évidence un décalage entre les réformes engagées par Nouakchott et les conditions concrètes dans lesquelles les entreprises doivent opérer. Pour les investisseurs, la qualité des textes compte, mais leur application effective demeure déterminante.
La justice, un risque économique à part entière
Dans les économies où la confiance conditionne les décisions d’investissement, la capacité à faire respecter les contrats constitue un élément essentiel de la compétitivité. Or, selon le rapport américain, le fonctionnement de la justice mauritanienne reste marqué par des délais de traitement importants, des difficultés d’exécution des décisions et certaines incohérences jurisprudentielles.
Ces insuffisances compliquent le règlement des différends commerciaux et peuvent accroître le coût des opérations économiques. Pour une entreprise étrangère, l’incertitude sur l’issue d’un contentieux ou sur les délais nécessaires à l’application d’un jugement représente un risque supplémentaire, susceptible de peser sur la décision d’investir.
L’enjeu dépasse donc la seule réforme judiciaire : il touche directement à la prévisibilité de l’environnement des affaires et à la crédibilité des garanties offertes aux opérateurs économiques.
Le foncier, un obstacle persistant aux projets d’investissement
La question immobilière constitue un autre point de vulnérabilité. Dans une grande partie du pays, les incertitudes entourant la propriété foncière, l’absence de titres clairement établis pour certaines parcelles et la récurrence des conflits liés à la terre compliquent la sécurisation des investissements.
Les zones riveraines du fleuve Sénégal sont particulièrement concernées par ces différends, relève le rapport. Dans ces territoires, les contestations foncières peuvent retarder le lancement de projets, fragiliser leur exécution et exposer les investisseurs à des procédures longues et coûteuses.
L’accès à un terrain juridiquement sécurisé demeure pourtant une condition préalable au développement de nombreuses activités productives, qu’il s’agisse d’infrastructures, d’agriculture ou d’implantations industrielles. Sans clarification durable des droits de propriété, les réformes destinées à faciliter l’investissement risquent ainsi de produire des effets limités sur le terrain.
Un système bancaire concentré, des financements coûteux
Le secteur bancaire présente, lui aussi, des contraintes structurelles. Le rapport recense 18 banques locales et souligne la place prépondérante d’établissements familiaux, souvent liés à des groupes d’entreprises.
Cette configuration soulève des interrogations concernant la transparence de la supervision bancaire et l’égalité d’accès au crédit. Elle renvoie également à une difficulté plus large : celle de diversifier les sources de financement des entreprises dans une économie où les prêts bancaires restent le principal instrument de financement.
L’absence, jusqu’à la mi-2026, d’un marché financier opérationnel permettant aux entreprises de mobiliser des capitaux par l’émission d’actions ou d’obligations limite les possibilités de financement alternatives. Cette situation persiste alors même qu’une loi destinée à établir ce marché a été adoptée en décembre 2024.
À ces contraintes s’ajoutent des coûts d’emprunt élevés et des procédures bancaires parfois complexes. Pour les entreprises, notamment celles qui cherchent à développer leurs activités ou à financer des projets de grande ampleur, ces facteurs peuvent restreindre l’accès aux ressources nécessaires à leur croissance.
La lutte contre la corruption, entre avancées institutionnelles et application des règles
Sur le front de la gouvernance, la Mauritanie a engagé de nouvelles mesures. Le rapport relève l’adoption d’une législation anticorruption en 2025, suivie de la création de l’Autorité nationale de lutte contre la corruption en avril 2026.
Ces évolutions témoignent d’un effort de renforcement du dispositif institutionnel. Toutefois, le Département d’État estime que l’efficacité de la lutte contre la corruption dépendra de la régularité de l’application des textes, de la qualité des mécanismes de contrôle et de leur capacité à produire des résultats concrets.
Autrement dit, la création d’institutions et l’adoption de nouvelles lois ne suffisent pas, à elles seules, à garantir un environnement économique plus transparent. Pour les investisseurs, la crédibilité du dispositif repose aussi sur son application effective et sur la prévisibilité des pratiques administratives.
Des réformes réelles, mais encore à l’épreuve des résultats
Le tableau dressé par Washington n’est cependant pas exclusivement négatif. Le rapport reconnaît les efforts entrepris pour améliorer le climat des affaires, notamment la révision du Code des investissements en 2025, la simplification de certaines démarches administratives, le développement des services numériques et le renforcement des garanties juridiques destinées aux investisseurs.
Ces mesures constituent des leviers importants pour réduire les coûts administratifs et faciliter l’implantation des entreprises. Leur portée dépendra néanmoins de leur traduction dans les pratiques quotidiennes des administrations et des institutions concernées.
Le défi pour les autorités mauritaniennes consiste désormais à transformer les avancées réglementaires en gains mesurables de confiance, de transparence et d’efficacité économique.
Une croissance soutenue par les industries extractives
Sur le plan macroéconomique, la croissance mauritanienne a ralenti, passant de 6,3 % en 2024 à 4,2 % en 2025. Le rapport prévoit une remontée à 4,8 % en 2026, principalement portée par les activités extractives.
Cette évolution souligne le poids des ressources naturelles dans la dynamique économique du pays. Elle pose également la question de la diversification des moteurs de croissance et de la capacité à attirer des investissements dans des secteurs susceptibles de générer davantage d’activités productives et d’emplois.
L’agriculture et la pêche figurent parmi les domaines offrant des perspectives importantes. Leur développement pourrait contribuer à élargir la base productive de l’économie, à condition que les entreprises disposent d’un accès plus prévisible au foncier, au financement et aux mécanismes de règlement des différends.
Le véritable test de l’attractivité mauritanienne
Au-delà des indicateurs de croissance et des réformes annoncées, le rapport américain ramène la question de l’investissement à un enjeu central : la capacité des institutions à garantir des règles claires, prévisibles et effectivement appliquées.
La Mauritanie dispose d’atouts économiques et de possibilités de développement encore largement inexploitées. Mais la mobilisation durable des capitaux étrangers ne dépendra pas uniquement de son potentiel minier, de ses ressources halieutiques ou de ses terres agricoles.
Elle reposera aussi sur la capacité du pays à sécuriser la propriété, à rendre la justice plus efficace, à diversifier les financements et à renforcer la transparence de la gouvernance économique.
Pour Nouakchott, l’enjeu n’est donc plus seulement d’adopter des réformes, mais de démontrer qu’elles changent concrètement les conditions dans lesquelles les investisseurs travaillent, financent leurs projets et font valoir leurs droits.
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