Société : Esthéticiennes en herbe : Ou comment se refaire une beauté en plein air et à moindre coût

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tresseusesUn mode de travail qui ne date pas d’hier mais qui fait ses premiers pas au Maroc. Depuis une dizaine d’années, des Angolais, des Ivoiriens, des Guinéens et des Sénégalais ont fait de Bab Marrakech à Casablanca leur lieu de travail qui est passé en quelques années d’une curiosité à un travail ordinaire qui ne fait plus tourner les têtes.
Et si les hommes subsahariens ont choisi le commerce informel à travers la vente ambulante de téléphones portables, de portefeuilles, clés, monnaie, entre autres, les femmes ont jeté leur dévolu sur un métier qu’elles ont appris dans leur pays d’origine. Un métier qui doit sa singularité à son lieu d’exercice: la rue.
Elles sont des coiffeuses-maquilleuses-tatoueuses-masseuses, la cliente a l’embarras du choix et au lieu de se rendre dans un salon en bonne et due forme, certaines femmes se font gâter en plein air pour la simplicité du service, la bonhomie des coiffeuses, et surtout le prix réduit : pause d’ongles, rallonges, tatouage au henné ou des sourcils, pause de faux cils et… même voyance. Un bouquet riche de tenues colorées et exotiques au parfum de pays africains, une ruche effervescente qui vous assaille dès que vous mettez le pied à Bab Marrakech, affabilité et courtoisie en mains.
La belle et jeune sénégalaise connue dans le milieu sous le nom Zahra Rasta, élégante, courtoise et pudique, attend tranquillement ses clientes, pour la plupart des Marocaines, qui apprécient sa dextérité et son travail soigné. Munie de son diplôme de coiffure et d’esthétique, ainsi que d’un diplôme en commerce, elle a quitté son pays, il y a deux ans, afin d’améliorer son quotidien. Et se dit satisfaite de son travail: « Ce n’est pas facile de fidéliser les clientes qui, si elles ne sont pas satisfaites du travail, ne vont pas revenir. Moi, Dieu merci, je fais du bon travail qui fait revenir les clientes ; j’ai mes diplômes, je me comporte bien avec elles ; je fais ce qu’elles veulent, elles sont satisfaites.»
Le créneau porteur de ces dames, c’est la qualité à petit prix. La demande, timide au début, vu que les séances se passent en pleine rue, se fait plus hardie faisant rouler ce commerce un peu particulier : « Si une cliente se fait coiffer à 100 dhs dans un salon, elle appréciera de le faire à 80 dhs chez moi, et c’est la même chose pour les autres services. » Ces services ne sont autres que la pose d’ongles et les faux-cils, appliqués à l’aide d’un produit à base de mascara importé du Sénégal et dont les maquilleuses assurent la qualité et la sécurité, faits par les Subsahariennes à 100 dhs, les extensions à 2000 dhs pour les cheveux naturels, comme nous l’a assuré notre source, et entre 500 et 700 dhs pour les cheveux synthétiques.
On est venus ici pour travailler. Comme en Europe et un peu partout, il y a des gens qui se font coiffer dans la rue. Je me suis dite pourquoi pas moi ? J’ai choisi de m’établir ici avec les autres Subsahariennes après avoir essayé plusieurs régions du Maroc. Ici, c’est la capitale économique où vivent plusieurs nationalités et où on gagne bien notre vie. »
Pour les clientes qui tiennent malgré tout à la discrétion, nos coiffeuses les amènent dans un café proche, en contrepartie, elles paient 10 dhs au propriétaire pour chaque cliente coiffée dans le café. Ainsi, tout le monde fait son beurre. Certaines esthéticiennes proposent leurs services chez elles pour celles qui préfèrent se faire bichonner loin des regards indiscrets. Et c’est une formule qui leur épargne le loyer d’un salon, donc 2000 à 3000 dhs de plus par mois, comme c’est le cas d’une connaissance subsaharienne ayant pignon sur rue dans le même quartier.
Une réputation obtenue à force patience et de volonté car les problèmes, il y en a eu dans leur installation et l’exercice de leur métier. Elles estiment qu’elles paient le loyer de leur maison plus cher que les Marocains et sont obligées de payer deux mois d’avance si elles ne tiennent pas à voir leur demande rejetée. Il y a ensuite les tracas des autorités qui les obligent à exercer dans l’enceinte de Bab Marrakech et non dehors.
Le problème du racisme se pose aussi pour elles et il arrive souvent que les insultes et remarques désagréables pleuvent sans raison, d’après les aveux de Zahra : « Des hommes et des femmes nous disent : « Ici vous n’êtes pas chez vous. Rentrez chez vous. » La drague par des hommes qui lancent souvent à l’egard de l’une d’elles : « Viens azzia (négresse) ». Mais on finit par s’habituer à de tels comportements. Même si on nous traite des propos inimaginables parfois et qu’on nous drague d’une façon que je ne peux pas vous décrire, on ne dit rien. On est venus ici pour l’argent et donc on fait la sourde oreille aux provocations. On gagne ici plus que ce qu’on gagne au Sénégal, c’est pour cela qu’on reste ici. Ceci dit, Il y a des gens très gentils avec nous, qui nous aiment bien, qui nous invitent à leur table de f’tour pendant Ramadan, qui nous donnent de l’argent, ce sont plus des sœurs que des clientes. »
Non loin de Zahra, une dame voilée secoue ses grains de « oudaâ » dans un plateau en osier en attendant de révéler la bonne aventure à un (ou une) client (te). Mama Zainabo est voyante. Installée au Maroc depuis plus de cinq ans avec ses filles qui exercent la coiffure dans le même espace : « Je paie 900 dh le loyer d’une chambre avec mes deux filles. Heureusement que j’ai des clients régulièrement, quoiqu’un peu moins au mois de Ramadan. Une consultation coûte 100 dhs à mes clients et 200 dhs pour révéler l’origine ou l’auteur d’un vol. Il y a des services qui coûtent plus cher comme le retour du conjoint, entre autres. Nous avons une association sénégalaise ARSEREM, présidée par Momodou Kane, qui s’occupe de nous, vient régulièrement voir si tout va bien, s’il ne nous manque rien. Nous n’avons pas beaucoup à nous plaindre.»
Au début méfiantes, certaines clientes marocaines ont ainsi fini par se laisser prendre au jeu de la séduction affichée, pour le bonheur de ces coiffeuses qui continuent de braver les dangers pour avoir une qualité de vie qu’elles n‘avaient pas dans leur pays d’origine. Zahra vient de déposer ses papiers afin de bénéficier de la résidence légale et d’obtenir sa carte de séjour pour s’ouvrir à d’autres horizons. Munies de cette carte, elles peuvent gagner leur vie légalement et en sécurité.
Un situation dont ne bénéficient pas d’autres compatriotes réduites à la mendicité ou à la prostitution pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles.

L’Opinion

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