De la chute du régime de Ould Sid’Ahmed Taya au désordre politique actuel sur fonds de guerre au Mali (3)

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IMAGE FORUML’ouverture démocratique, les élections de 1992, 1997 et 2003

L’ouverture « démocratique » se fit dans ce contexte marqué par la terreur de la violence étatique, et par le silence des notabilités religieuses, des intellectuels, des élites modernes et des Notables traditionnels.

L’Armée, divisée en clans comme d’habitude, ne pouvait accepter l’installation d’un président qui examine de près le dossier humanitaire et qui aille contre l’impunité des responsables des exactions et des crimes contre les droits humains commis depuis 1987.

Ainsi, Taya s’engagea à présenter sa candidature et à assurer la « transition » exigée par les gouvernements occidentaux au début des années 1990. Il remporta les élections de 1992 avec le soutien d’un nouveau parti unique, le Parti républicain, démocratique et social (PRDS). Et il se fit réélire en 1997 et en 2003.

Mais il s’agissait là d’une démocratie de façade, avec une majorité parlementaire acquise et aux ordres du président qui conservait l’essentiel du pouvoir politique et, en alliance avec les milieux d’affaires, du pouvoir économique du pays. La corruption et les vols des deniers de l’État par les administrateurs et les élites de tout bord devinrent monnaie courante. Des partis d’opposition furent crées, mais ils n’eurent jamais de poids sur la scène politique.

La crise des institutions et le désarroi de la société mauritanienne, à bout de souffle après tant d’années de pénuries, empirées par la crise mondiale, passèrent inaperçues pour Taya. Le 8 juin 2003, une vraie tentative de coup d’État éclata au grand jour, organisée par un groupe de jeunes officiers, dirigés par le Colonel Saleh ould Hanana, insurgés par tant de désordre au sein de l’Armée.

Ils furent mis hors d’état de nuire après quelques fusillades à Nouakchott ; c’était l’annonce d’un grave malaise dans les rangs des militaires. Taya aurait pu restructurer les institutions, introduire des réformes, s’occuper du dossier humanitaire, mais il n’en fit rien. Quelques mois après il se présenta pour la troisième fois, aux élections, et ne changea presque rien à l’ordre arbitraire et répressif qu’il avait installé avec le soutien des élites, et dans lequel tous les Mauritaniens ont participé de près ou de loin.

Le coup d’Etat de Ely ould Mohamed Vall, 3 aôut 2005

La méthode répressive était allée cependant trop loin, et un mouvement d’opposition contre Taya s’affirma sous la gestion du Directeur de la Sûreté de l’État, le Colonel Ely ould Mohamed Vall, en poste depuis 1985. Il s’avèrera plus tard, selon les déclarations publiques de Aziz, l’actuel président et apparemment le principal instigateur du coup de 2005, qu’il n’a été informé qu’à la dernière minute, et il fut enjoint de soutenir le complot ou d’aller en prison ; et, il a choisi de suivre le mouvement de ses cadets [Hindou mint Ainina, communication personnelle].

De fait, on ne peut pas dire que c’était un coup préparé par l’Armée car elle n’a jamais agi en tant que corps institutionnel (malgré tout ce qu’affirmait la propagande officielle) ; on faisait des coups d’Etat en son nom, mais c’étaient de groupes d’officiers qui, en suivant le même principe segmentaire de factionnalisme dans la gestion des groupes unis par la parenté, organisaient les changements au sein de l’administration.

La faction du colonel Ely ould Mohamed Vall profita donc d’un voyage de Taya à Bujumbura, pour faire un coup d’État le 3 août 2005. Taya obtint la protection du prince al-Thani et l’asile politique au Qatar, où il vit toujours avec son épouse et leurs quatre enfants, sans jamais avoir tenté de revenir au pays. Le nouveau président de facto Ely ould Mohamed Vall, des Awlâd Busba’a, annonça qu’il dirigerait un gouvernement de transition et que des élections démocratiques seraient tenues en 2007.

Ely comptait, encore une fois, avec le soutien des élites militaires et financières de la région de l’Adrar et de l’Inchiri, d’où il était originaire ; alors que l’Armée est largement composée des ressortissants de l’Est (sharg) du pays. Il organise un référendum, sur des amendements constitutionnels le 20 juin 2009 Et créa également l’organisme qui devra organiser les élections désormais, la Commission électoral indépendante (CENI) (Jeune Afrique juin 2009).

Ely ould Mohamed Vall fut l’un de rares militaires putschistes à laisser le pouvoir et à remplir ainsi sa promesse initiale. Cependant, en tant que « président de la transition », Ely ne s’attaque pas du tout au dossier humanitaire, ni à la restructuration de l’Armée, accusée de détournements massifs des deniers publics.

Cela restait en effet illusoire dans la mesure où il avait participé activement dans la mise en place des répressions et des exactions contre les populations noires mauritaniennes et qu’il s’était lui-même enrichi au cours de son mandat comme Directeur de la Sûreté de l’État, une structure étatique crainte pour ses méthodes violentes, et dont le fonctionnement reste obscur et opaque.L’ancien président Ely est allé jusqu’à nier la déportation de Noirs dans une radio locale, ce qui a causé un scandale parmi les auditeurs (CRIDEM du 3 juin 2013).

Le gouvernement de Sidi ould Cheikh Abdellahi : mars 2007 à août 2008

Des élections au suffrage universel furent organisées le 25 mars 2007, et Sidi ould Cheikh Abdellahi, un économiste formé à Grenoble, ancien fonctionnaire de ould Daddah et de Taya, fut élu au second tour avec 52,85%. Le front de partis d’opposition dirigé par Ahmed ould Daddah (Rassemblement des forces démocratiques, RFD) obtint 47,11%. Sidi, 69 ans, originaire du Brakna, des Ideidba, réputé pour sa grande moralité et son érudition, était le candidat du Colonel Mohamed ould Abdel Aziz, allié et concurrent d’Ely ould Mohamed Vall.

Il fallait barrer la route au candidat de l’opposition, Ahmed ould Daddah, soutenu par Ely, mais aussi au candidat de Taya, Zeine ould Zeidane, et un autre candidat de la gauche, Mohamed ould Mouloud. Dans sa campagne électorale, Sidi avait obtenu un bon accueil auprès des classes populaires urbaines et des communautés de la vallée qui furent sensibles à ses promesses de campagne de s’attacher à ouvrir le « dossier humanitaire ».

Pendant le court mandat de Sidi, la société civile mauritanienne commence à s’affirmer enfin, avec l’émergence légale des associations de défense des droits citoyens des proches des victimes noires de la répression militaire, et de défense des droits humains en général, contre l’esclavage et contre la discrimination et le racisme anti noir.

La question de « l’esclavage interne » est une constante dans le pays avant, pendant et après la colonisation. Il s’agit de l’actualisation de formes extrêmes de dépendance personnelle qui associent des serviteurs à des familles et à des groupes de parenté, de manière héréditaire, en suivant les lignages féminins, le tout censé être légitimé du point de vue islamique.

L’État et la société mauritanienne connaît ainsi le paradoxe de se guider par la loi islamique, qui considère les esclaves comme des biens meubles et recommande leur affranchissement ; et par la loi moderne, inspiré de la Constitution de la Ve République française, qui affirme l’égalité et, en conséquence, interdit toute forme de dépendance personnelle et l’existence d’un statut servile.

Le fait est que les deux référents de droit coexistent, et que les revendications d’égalité des serviteurs ne faisaient référence qu’au droit moderne, situation qui a changé tout récemment comme on le verra plus loin. Toutes les communautés ethniques de Mauritanie ont un système hiérarchique qui distingue les personnes en deux statuts, libres et non-libres, avec des nobles (associés à la religion ou à la guerre), des groupes de métiers endogames, et un groupe servile au sein duquel on distingue divers niveaux de dépendance personnelle.

Dans le pays, les serviteurs de la société bidân, arabophone, sont d’origine africaine, et ils sont très nombreux, l’on estime qu’ils représenteraient entre 40% et 50% de la population totale. En effet, selon le recensement de 1965, le seul qui tint compte du statut social après la colonisation, les esclaves et les affranchis représentaient 43% de la population (RIM 1972, Bhrane 2000 : 197).

C’est pour cette raison que leur situation sociale, économique et politique représente un problème central dans la société, et que des mouvements de revendication de leurs droits civiques ont vu le jour depuis 1978.

Les serviteurs des communautés noires minoritaires ne sentent pas (encore ?) le besoin de défendre leurs droits à l’égalité sociale. [Sur cette question voir Bhrane et d’autres auteurs in Groupes serviles au Sahara, M. Villasante-de Beauvais (dir.), CNRS-Éditions, 2000]. Le président Sidi promulgua une Loi criminalisant l’esclavage, avec de lourdes peines de prison et d’amendes aux contrevenants, le 8 août 2007.

Depuis lors, et malgré les difficultés d’application de cette loi, les dénonciations des victimes de l’esclavage et d’autres formes extrêmes de dépendance, sont devenues publiques et plus courantes que par le passé, et comptent désormais avec le soutien des associations civiles concernées.

On citera en particulier le groupe Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), dirigé par Biram ould Dah Abeid, qui a souligné, pour la première fois sur la scène politique, la délicate question de la place de l’islam dans la légitimation des pratiques serviles. Pour ce qui est du problème des réfugiés au Sénégal, le président Sidi organisa leur retour, avec le soutien du Haut commissariat aux réfugiés (HCR), à partir de mars 2008, processus qui se terminera en mars 2012.

D’autre part, il s’occupa également d’améliorer un tant soi peu l’extrême pauvreté rurale et citadine et, pour faire face à la crise alimentaire de 2007-2008, le président crée la Banque des céréales, supprime les taxes douanières au riz, et instaure des subventions pour l’électricité et le gaz. D’autres réformes sociales étaient prévues par Sidi, y compris une Commission de vérité qui devait enquêter sur les méfaits du régime de Taya.

Mais il tenta d’avancer trop vite, ou de manière maladroite, dans les restructurations de l’administration et de l’ordre social, affrontant directement le groupe d’officiers qui l’avait mis au pouvoir. Comme on le verra plus loin, cette période est aussi celle du début des attentats terroristes d’AQMI en Mauritanie.

A suivre …/

Mariella Villasante Cervello : « Chronique politique de Mauritanie (juin 2013) »

Lire articles précédents : http://adrar-info.net/?p=23723 ; http://adrar-info.net/?p=23744

L’auteur : Mariella Villasante Cervello Péruvienne et Française Née le 3 octobre 1958 à Lima (Pérou) Mariée, deux enfants— Docteur en anthropologie sociale (ehess). — Chercheuse associée à l’Institut français d’études andines (ifea, cnrs-mae, Lima, Pérou), au Centre Jacques Berque (cnrs-mae, Rabat, Maroc) et à l’Instituto de democracia y derechos humanos, Pontificia Universidad Católica del Perú (Idehpucp, Lima).

Ely Salem Khayar

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