Culture : Tinariwen, rockers nomades

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TinariwenLe succès de Tinariwen aux États-Unis leur garantit des productions irréprochables, mais ces artistes touareg restent avant tout fils du Sahel et de l’adversité.

Dans un modeste deux-pièces du nord de Paris, loué quelques jours avec, pour tout mobilier, une poignée de chaises et des matelas jetés par terre, ils sont tous là, Abdallah, Alhassane, Eyadou, Elaga et Saïd. Ces musiciens constituent le noyau dur de Tinariwen autour du chanteur Ibrahim Al Alhabib, dit Abraybone, figure charismatique du groupe et de tout le Sahel, au point que le cinéaste Abderrahmane Sissako s’était juré de l’engager, l’an passé, pour incarner le héros de son prochain film, dont l’action se déroule à Tombouctou… Le film s’est finalement fait du côté de la Mauritanie et sans Ibrahim, bien trop sollicité par les tournées de Tinariwen de part et d’autre de l’Atlantique.

Dans leur campement parisien, au retour d’un concert donné cette fois en Inde (au Jaipur Literature Festival), c’est Abdellah Al Alhousseyni qui répond aux questions concernant Emmaar, leur nouvel opus. Et explique que ce nouveau disque, enregistré dans les déserts de Californie, est, comme souvent chez Tinariwen, essentiellement constitué de chansons plus anciennes, d’ores et déjà rodées quelque part sur les dunes du Niger, de l’Algérie ou du Mali… “Vous entendrez des titres d’avant 2010, qui parlent tous de politique, de culture et de nature. Ils semblent coller à la situation actuelle au Mali. En fait, ils ne font que ressasser une situation qui s’éternise depuis cinquante ans…”

Blues rocailleux et arpèges ondoyants

D’une voix douce et mesurée, le guitariste explique qu'”emmaar” désigne, en tamazight, la sensation de brûlure. “Bien sûr, elle pourrait valoir pour la situation qui brûle aujourd’hui notre pays”, s’accorde-t-il à dire. Mais sans chercher à appuyer la métaphore : à force de blues rocailleux et d’arpèges ondoyants, sa musique s’en charge très bien d’elle-même. “Nous restons prudents dans ce que nous disons, conscients que certains de nos pays africains ne sont pas encore assez démocrates pour nous entendre. Il faut éviter d’être trop directs. D’un autre côté, il faut avancer…”

À cet égard, le groupe semble comblé : les cadors de la musique américaine, tels John Klinghoofer de Red Hot Chili Peppers, ou Vance Powell et Fats Kaplin (acolytes de Jack White) se bousculent pour jouer avec eux. Mais pour Abdallah, insensible au vedettariat, qui “les reconnaît aux sons de leurs guitares, pas à leurs noms”, la priorité est ailleurs. “Ce qui nous manque vraiment ? De jouer dans les villes d’Afrique de l’Ouest, où le public attend notre réponse après la guerre. Mais on ne pourra pas aller au nord du Mali tant que la situation n’y est pas sécurisée. Il y a toujours, là-bas, des gens qui veulent interdire la musique !”

“Écrire avec l’encre du désert”

Dans l’attente, entre deux tournées, c’est à titre individuel que les membres du groupe retournent au Mali et dans les pays limitrophes, où nombre de leurs proches sont toujours réfugiés. Abdallah, fils de pasteur, élevé en plein Sahara, au nord de Kidal, y est parti après l’enregistrement du disque. “Je ne suis jamais allé à l’école, j’ai appris à lire le Coran sur des planchettes de bois, et à écrire avec l’encre du désert, une pâte obtenue en mélangeant du lait frais avec de la braise éteinte. Je vous montre ?” Il a complété sa formation singulière, en Libye, où il a commencé à gagner sa vie avec des petits emplois avant de rallier l’armée rebelle touareg au début des années 1990.

Une expérience qui l’aura, en fin de compte, suite la dissolution de la rébellion en 1996, orienté vers des vibrations plus pacifiques : le blues et la poésie de Tinariwen… “Nos chansons se réfèrent aux événements des années 1980 et 1990, pas à ceux de ces dernières années.”

Alexis Campion – Le Journal du Dimanche

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