Chine-Japon : jeux dangereux en mer de Chine

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avia 123Depuis plus de 40 ans, Japon et Chine se disputent un petit archipel inhabité en mer de Chine. Mais jamais la crise n’avait connu une telle escalade.

“Nouvelle incursion de bateaux chinois dans les eaux territoriales des Senkaku” : il ne se passe pas une semaine sans que ce titre ne barre la une des journaux nippons. Priés par les garde-côtes du Japon de quitter les parages de ces îles de mer de Chine orientale, les navires gouvernementaux chinois n’obtempèrent pas. “On n’a pas de raison de partir, on est chez nous”, répondent-ils en substance. C’est bien là le problème. Depuis plus d’un an, des navires de l’empire du Milieu gravitent autour de ce petit archipel inhabité administré par le Japon, mais revendiqué par la Chine sous l’appellation Diaoyu

 

“La Chine décrète aujourd’hui une zone d’identification aérienne, 40 ans après avoir revendiqué les Senkaku, elle est finalement très en retard”, ironise l’ex-ministre japonais de la Défense, Satoshi Morimoto. La querelle ne date en effet pas d’hier, mais elle s’est intensifiée depuis le rachat en septembre 2012 par l’État nippon de trois des cinq principaux îlots Senkaku à leur propriétaire privé japonais. Cette nationalisation de fait a mis en rogne Pékin qui depuis multiplie comme jamais les actions provocatrices à l’égard de Tokyo. Dernière en date : la création d’une “zone aérienne d’identification” (ZAI) au-dessus de ladite mer de Chine orientale, espace aérien qui recouvre aussi le ciel des Senkaku.

Japonaises, un point, c’est tout

Pour le Japon, qui a changé de Premier ministre en décembre dernier au profit d’un dur, Shinzo Abe, cette action unilatérale de la Chine est “absolument inadmissible”. Et il le répète : il est hors de question que les avions japonais se conforment aux nouvelles règles imposées par les autorités chinoises selon lesquelles tout appareil entrant dans ce périmètre doit fournir au préalable son plan de vol précis, afficher clairement sa nationalité et maintenir des communications radio lui permettant de “répondre de façon rapide et appropriée aux requêtes d’identification” de la Chine, sous peine d’intervention des forces armées.

Les compagnies aériennes privées Japan Airlines et All Nippon Airways, qui avaient pris l’initiative de suivre les requêtes des Chinois, se sont vite fait rappeler à l’ordre par le gouvernement japonais qui, appuyé d’ailleurs par les États-Unis, veut avoir gain de cause. “La souveraineté du Japon sur les îles Senkaku est incontestable tant sur le plan historique que sur celui du droit international. Le Japon exerce son autorité sur ce territoire de manière effective”, explique urbi et orbi le ministère japonais des Affaires étrangères. Et d’ajouter : “Il n’existe aucun différend à régler concernant la question de l’appartenance territoriale des îles Senkaku.” Elles sont japonaises, un point c’est tout.

Le tournant de 1971

La bataille autour des Senkaku est actuellement le point noir des relations sino-nippones, mais c’est surtout le symbole d’un conflit historique entre les deux nations qui se disputent la suprématie en Asie.

Les Senkaku, rattachées à la préfecture méridionale d’Okinawa, sont constituées de cinq îles principales (Uotsuri, Kitako-jima, Minamiko-jima, Kuba et Taisho) et de trois rochers (Okinokita-iwa, Okinomimami-iwa et Tobise). Autrefois occupées par des Japonais travaillant pour une fabrique de bonite séchée installée sur place, les îles sont actuellement inhabitées. L’île de Kuba (de même que les îlots situés alentour) appartient à une personne privée. Les autres îles sont quant à elles la propriété du gouvernement japonais, dont trois depuis que le 11 septembre 2012 ; le gouvernement les a rachetées à un particulier qui les lui louait depuis 2002.

Selon les Japonais, les Senkaku ont été rattachées au Japon dès 1895. Le pays du Soleil-Levant en a ensuite été privé en 1946, à l’issue de la guerre du Pacifique, mais en a recouvré “l’autorité administrative” via la signature en 1971 d’un accord de restitution d’Okinawa au Japon l’année suivante. Entre-temps, en 1971 justement, après la découverte trois ans plus tôt de possibles gisements pétroliers en mer de Chine orientale, la Chine et Taïwan ont commencé à revendiquer officiellement leur “souveraineté territoriale” sur les îles Senkaku, même si “aucun élément historique n’atteste d’une possession des Senkaku par la Chine ou Taïwan à un quelconque moment de l’histoire”, selon le Japon.

Des positions irréconciliables

La Chine, elle, qui les appelle Diaoyu, affirme que “ces îles sont des terres chinoises depuis les temps anciens, qu’elles ont été placées sous la juridiction de la défense navale chinoise des îles affiliées à Taïwan dès la dynastie des Ming (1368-1644), et n’ont jamais été sous celle des Ryuku (aujourd’hui Okinawa)”. En revanche, prétend encore la Chine, “lors de la première guerre sino-japonaise de 1894-1895, le Japon a illégalement occupé lesdites Diaoyu et a forcé les dirigeants chinois à signer le traité inégal de Shimonoseki en vertu duquel Formose (Taiwan) et les îles attenantes, dont les (Senkaku/Diaoyu) ont été concédées au Japon”.

Depuis plus de quatre décennies, les positions des deux pays sur cette divergence n’ont pas bougé d’un iota.

Le Japon ne manque cependant pas d’arguments pour montrer que la Chine a changé d’avis de façon soudaine. Les autorités nippones citent notamment des lettres diplomatiques, articles de journaux ou manuels scolaires chinois qui présentent les îles en question comme appartenant au Japon, jusqu’en 1970, juste avant que le gouvernement de Pékin ne prétende le contraire, une nouvelle version officielle bien vite transcrite dans les ouvrages.

Sortir du face-à-face

C’est ainsi que depuis plus de 40 ans, la crise connaît des pics, mais jamais elle n’avait atteint le point actuel. L’escalade de Pékin se confirme de semaine en semaine. Même si les experts, comme l’ex-ministre Morimoto, se doutaient que la Chine finirait par inclure les Senkaku dans une zone d’identification aérienne, le moment est particulièrement étonnant, car défavorable à la Chine. De grands rendez-vous sont prévus entre le Japon et son allié américain, dont une visite du vice-président américain Joseph Biden début décembre et une grande réunion des pays d’Asie du Sud-Est à Tokyo un peu plus tard. “Il est à peu près sûr que ce qui a primé dans cette décision de la Chine relève de contingences et débats internes, notamment au sein de l’armée et du Parti communiste”, en déduit M. Morimoto.

À l’extérieur de l’empire du Milieu, la position des différents États concernés est qu’en agissant de façon jugée “unilatérale”, la Chine a enfreint les règles internationales. Beaucoup estiment dès lors que ces frictions ne peuvent être résolues de façon bilatérale. Elles relèvent d’une instance internationale comme l’ONU, qui peut émettre des résolutions et si nécessaire sanctionner. Dans le même temps, on imagine mal Pékin perdre la face en renonçant de sa propre initiative à cette zone d’identification aérienne.

La crainte d’un “incident imprévisible”

En attendant, ce que redoutent tous les protagonistes côté japonais, américain et sud-coréen, c’est un accroc involontaire dans cette région où croisent des bateaux chinois et nippons et où s’infiltrent aussi des avions de chasse non seulement japonais et chinois, mais aussi américains. “C’est une situation très dangereuse qui peut conduire à un incident imprévisible”, a averti le Premier ministre japonais, qui sait en outre que sa fermeté à l’égard du voisin chinois ne peut que jouer en sa faveur sur le plan intérieur.

Reste que les intentions de Pékin sont claires. Un média officiel chinois a confirmé vendredi que le Japon était bien la principale cible dans la nouvelle zone de défense aérienne. “Nous devons prendre sans hésitation des contre-mesures opportunes quand le Japon refuse de se plier à la zone d’identification de la défense aérienne décidée par la Chine”, a indiqué le Global Times, un quotidien d’État nationaliste. Et d’ajouter : “Ce que nous devons faire à présent, c’est contrer avec fermeté toutes les actions provocatrices du Japon.” “Il y aura probablement des frictions et confrontations (avec la Chine), et même des tensions de même nature que celles de la Guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique”, a prévenu le Global Times.

 

Lepoint.fr

 

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