CENI : bilan des élections des 23 novembre et 21 décembre2013

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Share on whatsapp
Share on print

ceni_logo_123Sauf erreur de ma part, c’est la première fois, au Tiers-Monde, que les élections nationales sont organisées par une instance indépendante, en lieu et place d’un ministère de l’Intérieur.
Si des précédents ont eu lieu, dans des Etats en sortie de crise ou de guerre, jamais, en revanche, un tel pari n’a été tenté indépendamment d’un ministère de l’Intérieur qui contrôle, administrativement mais pas seulement, le moindre recoin du territoire national.

Le fonctionnement d’une démocratie moderne est, intimement, lié à un minimum d’organisation administrative dont le ministère de l’Intérieur constitue la colonne vertébrale, tant sur le plan local que national.

La logistique impressionnante que nécessite l’organisation d’élections rendait donc particulièrement audacieux le pari lancé, par la Mauritanie, de confier une telle responsabilité à une nouvelle instance, la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI).

A cet égard, l’équipe du docteur Abdallahi Ould Soueid’Ahmed a réussi une performance exceptionnelle, malgré quelques couacs. La campagne qui vient de se dérouler dans notre pays, première de notre histoire, est surtout prometteuse par sa réussite populaire, en dépit de quelques dépassements, ici ou là. Cela est dû, à mon sens, à une méconnaissance de la déontologie électorale, par manque d’expérience en matière de pratique démocratique.

Somme toute, cette haute institution est devenue un important acquis. Elle a fourni, grâce au dévouement de ses membres, un effort collectif gigantesque et réalisé un travail colossal, sous la direction d’un militant sincère et intègre. Nul doute que le coût financier ait été à l’image de cette réussite. Mais la fin du despotisme et la restauration de la dignité du citoyen n’ont pas de prix.

Nul doute, également, que l’évaluation du travail de la CENI doit être effectuée avec beaucoup de soin. D’elle dépendra la définition exacte d’un processus électoral qui permettra l’alternance pacifique du pouvoir, sans laquelle il ne peut y avoir de démocratie.

Le 21 décembre 2013, le rideau est tombé, provisoirement, sur la CENI, en attendant les prochaines joutes, pour la réalisation des objectifs de cette réforme politique. Mais on peut affirmer, dès à présent et sans risque de se tromper, que ce fut une expérience historique. Certainement et je dirais, même, originale, en ce qu’elle n’a de ressemblant nulle part dans le monde contemporain.

Institution politique, la CENI signale que nous avons intégré la Cité et que nous sommes devenus, par conséquent, citoyens épris de responsabilité. L’originalité de cette instance réside en ce qu’elle a pu fonctionner, arriver au terme de ses travaux et de son agenda, sans s’encombrer de dispositions spéciales ni dispositifs spécifiques, c’est-à-dire sans statut interne réglant et normalisant son fonctionnement, bien que son fondement – le consensus – soit un des plus fragiles principes politiques.

Sa composition était d’une telle pluralité politique, sociale et régionale, d’âge et de sexe, que les risques d’éclatement n’ont cessé d’être présents. Cela a fait jaser les esprits mal intentionnés et obligé ces « gestionnaires » à se comporter en funambules. Mais cela a, bel et bien, fonctionné.

Avec le recul, je dirai que la CENI a également incarné la rationalité, dès sa formation, dans sa première fraîcheur, avec un dévouement spontané et désintéressé. Elle a été, en gros et abstraction faite de la médiocrité et de l’agressivité exprimées à l’occasion, par certains, une sorte de « pouvoir des philosophes », sans pour autant tomber dans les revers despotiques reprochés, par Aristote, au modèle politique prôné par Platon.

Une sorte d’ecclésia, donc, en forme de démocratie directe où les décisions se prenaient, le plus souvent, à main levée, parfois par bulletin secret, mais toujours avec passion, détermination et liberté absolue, laissant très peu de place aux calculs partisans.

A ce titre laboratoire de démocratie, la CENI s’est révélée formidable lieu de débats, de discussions, d’esprit critique et de polémiques, où, au-delà des différences et des différends,respect et, même, certaine tendresse furent intensément partagés. C’est qu’en majorité et à part ceux qui choisirent de s’en exclure, obnubilés qu’ils étaient par la quête partisane de pouvoir, les membres de cette commission se sont mutuellement ressentis complices et associés à part égale, bien plus que rivaux politiques, dans la perspective de réaliser une noble mission et une réforme politique de première importance.

Paradoxalement et maintenant que les résultats des élections sont connus, nous pourrions dire que la composition de la CENI a répondu – avec ses limites, bien sûr – à une véritable préoccupation démocratique, compte-tenu des normes de liberté et d’égalité qui la régissaient, de sa représentativité, de sa pluralité et de la très grande diversité qui a pu y siéger et s’y exprimer.

Rejoindra-t-on, pour autant, Platon qui s’insurgea contre la démocratie athénienne d’avoir succombé à une volonté « plébéienne » et condamné Socrate ? Absolument pas. Faudrait-il dire, alors, qu’il n’y a pas d’autres voies que celle de la souveraineté populaire ? Celle-ci peut paraître, dans un certain contexte, risquée mais c’est la seule à même de faire mûrir notre conscience politique collective. Il est certain que nous ne pourrons pas en faire l’économie.

Réfléchissant hors de toute démagogie et de toute affabulation de la chose politique, ainsi pourrait-on conclure : l’expérience de la CENI est là pour nous dire que la démocratie est un principe, une valeur, un exercice politique très exigeant et fort complexe. Une victoire électorale ne peut être le seul garant de la légitimité. Celle-ci ne prend son véritable sens que dans la mesure où elle émane d’une certaine cohérence, entre l’essence et la forme, le contenant et le contenu, et qu’à la condition, surtout, d’être comprise, non pas comme un moyen ou une étape mais comme une fin, un horizon.

Cheikh Fadhel Ould Maloumoudine
Ingénieur de l’Aviation civile
Nouadhibou

 

Actualités connexes